Dominique Issermann photographie Laetitia Casta

A la Maison Européenne de la Photographie. Jusqu'au 25 mars 2012; Trente trois photos de Laetitia Casta. Nue. Par Dominique Issermann. 

 

Chaque fois que je vois une image de nu, une sculpture d’un corps nu, une photo, une peinture, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de Blake citée par Kenneth Clarke dans son livre magistral « le Nu » : « toutes les formes sont parfaites dans l’Esprit du poète, mais elles ne sont ni extraites, ni composées d’après Nature, elles relèvent de l’imagination ». Kenneth Clarke  a montré comment les Grecs ont inventé la beauté du corps et l’ont portée à l’égale du dessin d’un temple. Il a beaucoup insisté sur le fait que si quelques éphèbes avaient pu inspirer Praxitèle ou Phidias, la vision de l’artiste comptait beaucoup plus que ce que la nature pouvait lui apporter. Laquelle nature, si on veut être réaliste, (on dira cynique et désabusé), n’offre que de très rares éphèbes à notre contemplation et ne déploie dans le métro, la rue ou les grands magasins, que de très rares figures de Venus.  


Ce long préambule pour  introduire une visite à l’exposition des photographies de Laetitia Casta, par Dominique Issermann.


Evidemment, Laetitia Casta est le contre-exemple du propos qui vient d’être tenu. Elle incarne la preuve que la nature, sans être forcée, peut faire de grandes et belles choses. Elle nous oblige à lever les yeux de nos livres et des pensées savantes sur le « Nu ». Elle n’est pas la seule, nous le savons bien. N’appartenons-nous pas à une civilisation qui fait du beau, le symbole du bien et du bon ? Laetitia Casta n’est-elle pas une « héroïne » au sens grec du terme, lien entre notre humaine condition et le monde des Dieux ? Oui! Tout cela est bien vrai. L’image que nous nous faisons du beau passe sûrement par le corps admiré, adulé de pied en cap, d’une Laetitia Casta….et de quelques autres.  Elles sont belles à l’instar de la pensée d’un monument sublime…


Dans ces conditions, il peut paraître surprenant voire incongru de commettre un commentaire quelconque sur l’exposition des photographies de Laetitia Casta par Dominique Issermann. Elle est si belle. Si sculpturale. Si remarquablement proportionnée. Si subtilement inscrite dans l’espace … alors quoi ? La photographier ? Ce ne peut pas être autre chose que le mouvement de la tempête dans les quatre saisons de Vivaldi, l’élévation spirituelle que transmet l’Ave Maria de Schubert, le frisson qui vient de la contemplation de Mona Lisa ou la joie qui rayonne du sourire discret d’une vierge raphaélienne.

Photographier Laetitia Casta, c’est surement, supplier un instrument de se soumettre à une apparition. Implorer l’instant de s’interrompre dans sa course pour que la plaque sensible ne perde rien d’un déploiement de grâce. C’est officier, au sens où, par son intermédiaire, le prêtre, fait se révéler la divinité, obtient qu’elle s’incarne et, pour quelques instants, s’expose à notre vénération.

Si on réflèchit un peu. Ce devrait n’être que ça, photographier Laetitia Casta ! Et c’est peut-être ça qui est arrivé à Dominique Issermann.


Dans ce coup-là, Dominique Isserman a peut-être été submergé par la grâce comme les côtes japonaises par le Tsunami. Il est des éclats qui obscurcissent. Il est des sentiments qui affolent. Comme ce qu’il advient à son aiguille lorsque le compteur Geiger est trop proche de la source de radium.

Et du coup, ça ne donne pas grand-chose.

Pourtant, il faut ici être très clair. Malgré tout, malgré les poses, les torsions de gymnaste, même quand elle fait le poirier … malgré les tortures qu’ un artiste, qui veut être un créateur, fait subir à son sujet, qu’il s'agisse d'un bouquet de fleurs, de crevettes ou de côtelette d’agneau, ou d'une beauté sublime, malgré tout cela,  Laetitia Casta est vraiment très belle. Enfin, pour dire les choses sérieusement, avec une idée de la théorie des arts dans la tête, Laetitia Casta, nue, sous les divers angles qu’exploite Dominique Issermann, colle impeccablement avec les canons que mes maîtres ont définis et auxquels ils m’ont fait adhérer.


Donc, les photos de Laetitia Casta ne la trahissent pas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Elle a quand même été plongée dans un aquarium. Et là-dedans, la tête complètement sous l’eau, elle a été mise au défi de faire des bulles. Hyper-symbolique. C’est Vénus à l’envers. Elle ne sort pas de l’onde. Elle y rentre. Elle n’est pas sur le coquillage,  qui ne vogue pas au-dessus de l’eau. Il est plein de flotte, et elle a la tête dedans. En considérant attentivement cette affaire de la baignoire où on la plonge, on en vient à se demander s’il ne s’agit pas de nous interpeler. La beauté ne protège  pas contre les sévices les plus odieux, nous est-il durement asséné. De même le bunker, dans lequel une part essentielle des photos a été prise, est-il un cadre hautement symbolique. Immédiatement, comme une évidence, jaillit ce point de référence, l’univers des prisons imaginaires de Piranèse, si ce n’est que le Graveur Italien n’y a jamais fait figurer de beautés idéales. On pense aussi aux photos prises d'elle-même par Léa Crespi, où nue, elle déambule dans un univers d’usines, de salles de machines et de suintements huileux. En fait, on peut  penser à tout ce qu’on veut. La beauté intrinsèque des salles du Bunker (si c’est un bunker), leur volume, les parois rugueuses de béton brut, l’eau quelquefois qui affleure et qui aussi s’accumule dans des baignoires infernales, rien ne peut rivaliser avec la beauté du corps dénudé de Laetitia Casta.

Sauf que, une fois de plus démontré, la beauté donnée par la nature n’est pas le gage d’une œuvre d’art accomplie. Et voilà qu’il faut revenir à l’invention grecque de la beauté. Invention, veut dire chercher, imaginer, rêver, construire, proposer, suggérer, rassembler. La beauté donnée va à l’encontre de la beauté créée. Ce n’est pas la première fois, que je vois un photographe tomber dans le piège que tend la nature à tous ceux qui la veulent transformer, transfigurer et reconstruire. Un souvenir, parmi d’autres. Lucien Clergue multipliant les nus dans l’eau, les fesses couvertes de sable blanc, les seins où perlent quelques gouttes de sueur et d'écume… accumulant les photos de corps sublimes est pourtant moins sensuel, moins émouvant et moins créateur que lorsqu’il photographie les eaux et les joncs, les sables et les fils barbelés dans la Camargue qu’il aime.

Allons, cela serait si dur de photographier la beauté ? Je pense à Gibson, à Weston.  Mais oui ! Il est des artistes qui y parviennent. 

 

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