Roman Opalka est-il un artiste?

Samedi 5 février 2012. Longue discussion avec mon éditeur, Jacques Flament. Sur tout et rien. En fait sur l’art et les artistes. A bâtons rompus. Des mots sont lâchés. Je lui dis toute mon hostilité à Duchamp. Il me parle d’artistes qu’il aime. Et soudain, lance « vous connaissez Opalka ». Sur un ton d’évidence. Je devrais connaître Opalka, comme on doit connaître Karel Appel ou Piero della Francesca. Et … non ! Je ne connais pas Opalka. Je le connais si peu que je ne comprends pas bien ce que Jacques me dit. Les sons se sont bousculés. Je comprends qu’il y a des « A ». C’est tout. Et puis, nous nous quittons. Il faut bien aller travailler. La conversation prend fin. Quelques minutes plus tard, je relève un envoi de Jacques sur ma messagerie. L’adresse du site officiel de Roman Opalka. Je copie l’adresse et la colle sur la barre adéquate. Le site « officiel » apparait, gris, blanc, sur gris, noir et blanc.

 

Opalka s’est livré à ce travail étrange qui consiste à énumérer, lister des chiffres et à reporter le produit de l’énumération sur une toile. Ecriture de "un" sur une toile, puis de "deux" sur une autre de même format, puis de "trois" et ainsi de suite.

Je pense que ce qu’il a voulu faire est mieux dit dans son propre commentaire, ci-dessous.

 

Ma première réaction : l’exaspération. Pour ne pas dire, fureur. Je me rappelle maintenant pourquoi, le nom d’Opalka est venu dans la conversation avec Jacques Flament. J’étais en train de lui dire tout le mal que je pensais de certaines installations ou performances. De dire ma détestation de certaines œuvres ou de certains artistes spécialistes, parfois très éphémères, du « point sur toile Blanche », des « trois lignes parallèles vaguement tirées au crayon sur un mur de salon ou de salle à manger », des « bacs à sable remplis de bleu, de vert ou de mauve ». C’est alors qu’il m’a dit, sans introduire une polémique quelconque, sans apporter de réponse ou de commentaires à mes propos qui devenaient véhéments : « vous connaissez Opalka ».


Opalka est à peu prés exactement ce que je n’aime pas dans « la production d’art ». L’énumération ne vaut pas mieux que l’accumulation du même ou de l’identique, ou de sa répétition, de sa reproduction, de son inflation, multiplication, exponentialisation etc… ajouter des pots de fleurs aux pots de fleurs, décliner les pots de fleurs en plusieurs tailles, les coloriser en bleu, vert, jaune ne vaut pas œuvre d’art. La mise au gigantesque des briques lego pas davantage et l’érection de bonbons sur des socles en béton, pour supporter une reproduction à l’échelle multipliée par dix, cent ou mille, ne vaut pas création artistique. L’art, en d’autres termes, n’est pas pour moi une réplication des formes, des images, des couleurs et des matières dont a pris l’habitude. Il n’est pas là pour nous rassurer et nous garantir que le monde est bien construit, que ses éléments de base sont sanctifiés et que l’impression de nos souvenirs d’enfants est bien gravée sur les matériaux les plus solides.


Alors, Opalka, en train de numériser sur des toiles blanches… et Opalka, dessinant des chiffres blancs sur des toiles blanches… et se photographiant le faisant. Et énonçant sur bande magnétique les énumérations….


Lisant l’exposé de son projet, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces moines Tibétains qui ne pourraient prétendre avoir connu le nom de Dieu qu’après avoir combiné entre elles toutes les lettres de leur Alphabet (qui en comptait énormément !). Le jour où il serait enfin écrit et reporté sur des milliers de mètres de rouleaux de parchemin alors les étoiles tomberaient du ciel et le monde s’effondrerait sur lui-même.


Opalka, énumérant. Passant sa vie à énumérer. Pensait-il remplir un vide ? Dire un non-dit. Affronter le décompte du temps. Donner une présence durable à l’éphémère. Dire les chiffres comme d’autres répètent « Oum ». Les faire défiler, comme le croyant, les boules de son chapelet. Montrer que les calculs des superordinateurs se présentent finalement ainsi, des chiffres qui se succèdent sur des listings par kilomètres. Magnifier la mobilisation des grandeurs infinies pour la découverte de ce dont l’univers est fait. Créer un trait d’union minimum, au-delà des minimalismes, entre le brouillard des particules et les nuages d’étoiles.


Faut-il donc penser à l’intention de l’artiste avant de juger une œuvre ? Et dire « belle », « grande », « profonde » l’œuvre qui viendrait d’une intention belle, grande, profonde ? Dans le même instant on s’interdirait de penser que « l’enfer est pavé… » car ce serait, se dirait-on « trop facile », un argument rhétorique aux antipodes d’une vraie pensée sur l’art. Ne viendrait-on pas, un moment de raison, à cette idée qu’un homme qui a passé l’essentiel de son existence à énumérer des chiffres et à les reporter sur une toile ne peut pas être banal, commun, médiocre. Il s’est, n’est-ce pas, consacré. Il y a là, quelque chose de religieux.


Alors ne devrait-on pas admirer, le don de soi de l’artiste énumérateur ? Consacré ne veut pas dire soumis. À mon sens, il n’y a là aucunement de la soumission. Opalka s’est adonné à son œuvre comme les copistes reprenaient les œuvres des anciens, comme les peintres d’icône reprenaient un paradigme, comme le prêtre dit à chaque instant une messe écrite une fois pour toutes et qui ne cesse de changer. Il a recopié l’univers des chiffres, pour en fixer le mouvement et le temps qui passe. C’est une œuvre au plein sens du terme, celui où l’artiste a détaché de lui l’objet de sa recherche. L’œuvre d’Opalka n’est pas un sacrifice de soi, du Body art ou de la consomption mystique,  puisque les chiffres, jusqu’à l’infini, ont été couchés sur des toiles, puisque l’artiste ne s’est pas consommé dans leur reproduction, puisqu’enfin, ce qui a été peint ne s’est pas volatilisé, forme fugitive d’un rêve évanescent. L’œuvre a été matérialisée.  Elle fait même l’objet de collections. Ils sont accrochés aux cimaises des musées.


Tout ceci devrait m’inviter à une pensée empathique.


Allons, j’accepte l’invitation. J’aime bien la pensée et la volonté qui sont là, derrière ces tableaux recouverts de chiffres. N'ai-je pas plaisir à contempler les panneaux luminescents des aéroports et des gares de chemins de fer, les colonnes de chiffres qui dégoulinent sur les écrans des salles de trading. j’aime ces traces lumineuses qui annoncent des changements dans les cours de bourse où la valeur des monnaies et les chiffres que crachent les ordinateurs qui traquent les particules…

Et aussi, il faut le reconnaître, sont conservés dans certains musées, des bouliers splendides.

Et, sont remarquables aussi tous ces chiffres reportés sur des grimoires, sur des computs, des éphémérides et sous forme de tables et de tableaux, depuis des siècles. Chiffres apposés sur des pages, des rouleaux, des parchemins, des velins, des ardoises et de l'argile pour fixer tout ce qui passionne l'Homme et dont le flot doit être saisi. Fixé. Dans l'instant.

 

Alors, Opalka ?

 

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Extrait du site officiel de Roman Opalka.

Programme de la démarche: OPALKA 1965/1-∞

 

Ma proposition fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j’ai entrepris mon premier Détail.

Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l’infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J’inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l’infini sur des toiles de même dimensions, 196 sur 135 centimètres (hormis les "cartes de voyage"), à la main, au pinceau, en blanc, sur un fond recevant depuis 1972 chaque fois environ 1 % de blanc supplémentaire. Arrivera donc le moment où je peindrai en blanc sur blanc.

Depuis 2008, je peins en blanc sur fond blanc, c’est ce que j’appelle le "blanc mérité".

Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours.

Chaque Détail s’accompagne d’un enregistrement sur bande magnétique de ma voix prononçant les nombres pendant que je les inscris.

 

 

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