Crumb fait-il de l'Art?

Exposition Crumb "de l'Underground à la Genèse". 
Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, jusqu'au 19 août. 

 

Nota bene: les bandes dessinées ne sont pas faites pour être vues de loin. Venez donc avec une loupe. Si vous venez avec une loupe, venez grimés, ainsi ne vous reconnaitra-t-on pas quand vous vous pencherez de près (trop?)...sur les Oeuvres D'Art. 

Je terminais ainsi une précédente rubrique… "L’art dans tous ses Etats":

« De l’art gastronomique, de l’art boulimique, de l’art botulique, de l’art de boutique, de l’art sidéral, de l’art sidérant, de l’art sidéré…

Il faut maintenant se reposer. On traitera de Crumb et de Wool, un peu plus tard »


Il est temps.


Parlons de Crumb, de Wool et, au fond, d’autres artistes ou expositions rencontrées un peu par hasard ou parce que c’est comme ça : quand on regarde, on  finit par voir.


Crumb et Wool, je les ai vus le même jour.  Je le dis pour ceux qui voudraient faire la même expérience : elle suppose une certaine souplesse intellectuelle, une plasticité du regard, pour tout dire une absence de blocage des écoutilles visuelles. Car, Crumb et Wool c’est très exactement, l’opposition entre l’image et la tâche, entre le dessin et le pot de peinture … je ne dirai sûrement pas « entre le jour et la nuit » car, je serais obligé de préciser ma pensée et d’attribuer à l’un ou à l’autre, l’un ou l’autre terme de l’opposition. Dire de Crumb qu’il est la nuit, conduirait des esprits partisans à m’expliquer que l’obscur c’est moi et que je manifesterais par là mon incapacité à voir, comme par une nuit sans lune. Lui attribuer le jour serait pour les autres la preuve de mon adhésion aux tendances les plus perverses de la nature humaine et à leur expression satanique au moins, salace au plus….


Donc, on ne les présentera pas en les opposant. On dira que, par extraordinaire, les deux expositions qui présentent ces deux hommes (j’évite le mot artiste pour éviter les quolibets et les injures) sont simultanées alors que tout les oppose. Je ne comparerai pas au-delà de ces mots, les objets exposés. Ils sont au-delà, les uns des autres. Ils n’ont pas satellisés autour de la planète « expression » sur le même plan. Peut-être même ont-ils été satellisés autour de planètes différentes. La présentation autour des deux hommes sera donc séparée.


Crumb.


Pour la biographie de Crumb, il doit y avoir un wiki quelconque. Retenons simplement que l’individu se définit ou est présenté comme américain catholique. Crumb, c’est la bande dessinée. Américaine. Une bande dessinée « trash » qui use et abuse de débordements sexuels, de nanas dans le genre teuton, sans les casques à pointe , mais pas loin. Avec tout autour de petits mecs salaces, dont les langues et d’autres choses pendent…


Crumb, c’est de la bande dessinée. En principe pour adultes. C'est-à-dire, qu’on décline à partir d’un genre, initialement enfantin, des manifestations de l’esprit, du corps et de l’environnement qui n’ont rien de Spiderman ou de Flash Gordon et encore moins de Mickey. Les intellectuels diront que c’est peut-être Sade qui se serait déguisé en Mandrake et qui, détournant les pouvoirs du fameux magicien, aurait transformé le monde en un vaste cloaque dans tous les sens, figurés et immédiats, du terme. Si le trait de Crumb parle d’un style, il faut reconnaître à Sade, que l’expression de ses fantasmes passait par une autre écriture. Donc, Crumb ce n’est pas Sade en bande dessinée. C’est une bande dessinée américaine, au sens, ou la bande dessinée s’adressant à l’enfant, l’américain étant un grand enfant (c’est une donnée des statistiques américaines elles-mêmes), les désirs, les rêveries, les pulsions d’un enfant devenu grand, donneraient à la bande dessinée ce que Crumb a dessiné !


Cela peut paraître compliqué, mais en fait c’est simple. Dans toutes les expressions graphiques, dessin, gravure, peinture, image d’Epinal ou autres, puis, dans toutes les représentations par tous les moyens, photographies, cinéma, vidéo, de tous temps,  les rêves, les pulsions, les désirs, les hantises, les espoirs dans les relations entre hommes et femmes sont, depuis la nuit des temps, exposées, étalées, couchées, épinglées, soulignées, tronquées, enserrées, liées etc. etc.…

Un exemple? Lorsque l’imprimerie fut inventée, trois sortes de best-sellers permirent à cette nouvelle industrie de trouver son business-model : les Editions de la Bible et des Evangiles (ainsi que de leurs commentateurs), les vieux romans de chevalerie (tant il est vrai que le nouveau roman est un risque économique ancien) et les histoires de cul (on ne disait pas comme ça à cette époque, en France, on disait « panier », comme mettre « la main au…. »). La bande dessinée, n'étant qu'un nouveau mode d'expression a suivi le même modéle. Aprés les histoires saintes et les dessins à l'eau de Rose... le Sexe!


Crumb nous montrant des histoires d’obsédé sexuel et d’objets de fantasme (les femmes) et, les déclinant sans limitation, s’inscrit dans une histoire de la communication somme toute assez banale. Le sexe fait vendre. La violence aussi. les débordements mentaux associés donnent un petit coup de booster. 

Ah non ! S’exclamera-t-on, vous n’y avez rien vu. Si l’individu est ainsi exposé, dans un musée, dans un musée d’art moderne, pardon «  d’Art Moderne », c’est qu’il s’agit d’Art et non pas d’une histoire un peu sinistre de fric, d’entreprise industrielle et de modèle économique qui ravaleraient Spinoza et Descartes au rang de produits pour têtes de rayonnage (on dit « tête de gondoles », maintenant) dans les supermarchés de la culture de leur époque : les universités et les bibliothèques.  


Donc, il faut, comme disent les anglomanes, « adresser l’issue » et « se dédier au biais » artistique de Crumb. Oui, certes, Crumb c’est de la Bande dessinée. Mais pas n’importe quelle bande dessinée. C’est de la bande dessinée qui s’inscrit dans le discours de son temps. Discours solipsiste et hédoniste, en révolte contre les grandes doctrines qui enrégimentent les esprits et les modèlent afin d’en faire des sujets d’une économie de marché pur et parfait. Le Discours de Crumb vise les victimes d’un détournement social et les reproducteurs inconsistants d’une idéologie d’aliénation….(je résume). Crumb est un pré et post soixantuite Art. Il a renouvelé le langage graphique de la Bande dessinée. Il l’a fait sortir d’une espèce d’enfance du dessin quand elle n’était que dessin pour enfant.  Son style, la violence des images, les scènes horrifiques, les débordements sexuels, les dégoulinades de corps démembrés, les manifestations de cannibalisme, les femmes dominatrices tendance Wagner et Walhala en folie, les hommes politiques monstrueux (pléonasmes ?), tout cela est dit d’un trait rageur, caricatural, dont la violence n’était autrefois que le propre de caricaturistes confidentiels. Le génie de Crumb est bien de faire passer dans un format bande dessinée populaire un dessin nouveau pour un discours novateur dans une optique de totale rénovation, c'est-à-dire de révolution. Crumb est un artiste visionnaire et doublement révolutionnaire, faisant du format des cartoons le support nouveau d’une nouvelle expression pour dire la nouvelle société, la dévoiler et inventer ses nouvelles frontières.


Bon… non, désolé, je ne marche pas. Ce type d’exorde est pataugeante. Crumb n’est pas pour moi, très nouveau. Visionnaire des horreurs qu’une civilisation soit disant civilisée porte en elle, soit insidieusement, soit vicieusement, pour abattre le faible et profiter de sa faiblesse et pour glorifier le stupre et le veau d’or, Crumb n’est pas plus visionnaire que tous les dessinateurs, graveurs et autres, qui se succèdent depuis des siècles et qui, par voie de spectacles horrifiques, odieux, insupportables, disent tout le mal qu’il faut penser de la bonté de l’homme, de la justice des institutions et de la pureté des intentions spirituelles. Ce n’est pas parce que Dürer, Cranach ou Bruegel nous ont laissé des œuvres de ce genre, que Crumb se livrant à cet exercice est un artiste. Autant dire que Courbet et son « origine du monde » est le modèle, voire le père du cinéma porno.  Ou, sur un autre registre, autant prétendre  que des peintres sulpiciens  produisant à la chaine des « vierge à l’enfant » sont de la même espèce que Léonard de Vinci ! Goering entassant les œuvres d’art rapinées n’est pas non plus un proche parent des Médicis.


Et, justement, Crumb, est un dessinateur de Bande dessinée, classique, jusque dans la mise en page et le scénario. C’est au sens précis de la bande dessinée un raconteur d’histoire. Il le fait bien. Il le fait d’une autre façon. Il le fait comme on peut dire de Coluche qu’il a renouvelé la façon de raconter les histoires aux grandes personnes.


Avec une particularité. Comme tout auteur de bande dessinée, une fois le style trouvé au sens essentiel,  graphique, tant il est vrai que la bande dessinée n’est que là, il n’en changera plus. Le style de Crumb, par définition, en raison même de l’objet de son travail ne doit surtout pas bouger. Il ne lui appartient plus. Il est une référence pour ses lecteurs. Son dessin, le trait qu’il utilise, la thématique qu’ils offrent au regard des clients des magazines, fanzines, tabloîds, une fois, reconnus ne peuvent pas changer, ni évoluer, ni se transformer. Il est figé. Pour conserver intact le public conquis et les ventes qui en découlent.


C’est si vrai que, lorsque mû peut-être par une espèce de désir de rédemption ou parce que s’étant cassé la figure en se rendant en vélo à Damascus (Virginie ou Oregon, au choix), la lumière s’étant répandue dans un esprit obscurci par diverses drogues, il se mit à dessiner la Bible, il a failli perdre toute sa clientèle. Cette série (bande dessinée) est en effet un exemple topique de ce qu’offre la perte de soi ou le refus final de ce qu’on s’efforçait d’être.  La bible par Crumb c’est comme le maniérisme de Chirico ou la peinture de salon de beauté de Van Dongen à la fin de sa vie, quand le Fauve se fatigue et se met à cachetonner, quand il confine Domergue et ses tapins de calendrier pour semencier OGM. C’est là, à cet instant que la différence entre un artiste et un artisan s’énonce. Saint Paul qui tombe de cheval, c’est le futur auteur des épîtres qui émerge. Crumb, qui tombe dans la bible, c’est l’histoire du Canada dry, transposé dans la bande dessinée.


Alors Crumb, ce ne serait donc rien ?


Allons ! Ne soyez pas excessif. Ce n’est pas rien une bande dessinée.  Cela n’annonce ni n’invente rien. C’est comme le journal. C’est d’autant plus proche de nous, que ça raconte les chiens écrasés. Encore faut-il bien le faire, avec le ton qui séduit. C’est comme la pub. il faut que ça accroche au bon endroit. Crumb a choisi le dessous de la ceinture. Ça fait des siècles que ça marche. Steinbeck disait que l’église et le bordel sont les deux faces d’un même problème…Crumb a choisi la face qui lui convenait. (quand il a voulu escalader l’art par l’autre face, il s’est cassé la figure !)

 

 

 

 

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