Autour d'une exposition de Jeffrey Silverthorne: l'artiste dans la durée

 

 

 

Jeffrey Silverthorne et la difficile aventure de l’artiste dans la durée

 

 

 

Une exposition portant sur les œuvres de Jeffrey Silverthorne est en cours, à la Galerie Pascaline Mulliez 42, rue de Montmorency 75003 PARIS.

 

Jeffrey Silverthorne est un remarquable photographe. Entre reportage et fiction, où la fiction extrait des images qui révèlent la réalité. Artiste du voir, de l’audace du regard, de l’imagination qui fabrique des images, Jeffrey a su aller chercher ce qui est à voir au plus près de la vie, au plus près aussi de la mort.

 

Ces photos qui sont aujourd’hui exposées sont aussi bien faites que celles qu’il a créées pendant des années dans des lieux improbables prenant sur le vif ou bien après de longues poses les morts et les vivants, dans des taudis ou dans les rues mal famées de nombreuses villes ou banlieues. Pourtant, l’exposition laisse une ombre étrange planer sur toutes ces photos bien accrochées, à hauteur de regard pour que le regardeur ne se torde pas le cou à chercher ce qu’il faut voir. L’ombre est peut-être une autre façon de dire la lassitude ou l’ennui. Pourtant les photos ne sont-elles pas belles ? Oui, elles le sont ! Et bien prises ! Jeffrey Silverthorne est un vrai professionnel. Les thèmes du photographe sont bien connus, il dérangerait ? Non, il ne dérange pas. Il ne dérange rien, c’est peut-être là que se trouve cette part d’ombre. Il est Jeffrey. Une fois de plus. Une fois de trop ? Il est passionné par le Sexe dit-il parfois. D’où une abondance de photos de sexe avec lui dedans, en état de saisir le sexe sur le vif (si je puis m’exprimer ainsi). Donc, le photographe se photographie comme il sait bien photographier, dans des « poses » sexuelles (et pourquoi les photographes demeureraient-ils étrangers à ce qu’ils photographient ?). Donc, Jeffrey Silverthorne, se photographie, photographiant de jeunes femmes très dénudées et lui avec.

 

En dehors de cette manifestation photographique de ses activités sexuelles, il y a cette proclamation : le photographe sait photographier des nus et sait ce que nu veut dire et le prouve en se photographiant nu avec des modèles nus, lui-même devenant modèle et induisant cette possibilité que les modèles deviennent photographes photographiant le photographe.

 

Compliqué ? On a surtout envie de dire qu’advient un moment où l’artiste le meilleur est en risque de se répéter. Il advient aussi, que n’ayant plus grand chose à dire ou à montrer il en est réduit à se rabattre sur ses bonnes vieilles techniques « qui ont bien marché » aux dépens de la création, de l’invention et, pour les artistes que sont les peintres, les graveurs, les dessinateurs et les photographes, aux dépens de la vision. L’exposition des œuvres de Jeffrey Silverthorne qu’on chronique ici fait partie de ces sortes de parodies de soi-même qui ne grandissent personne, ni leur auteur, ni les regardeurs.

 

Ce n’est pas original : la liste est longue des artistes qui ne parviennent pas à durer. Ou bien, et c’est tant mieux pour leur confort personnel, ils ont trouvé « le truc » qui fait qu’ils sont estimables et qui les fait vendre, ce qui conduit à faire monter les estimations. Alors, ils persistent, (quoi de plus naturel ?) et ils exploitent le filon, avec autant d’entrain que celui qui aura découvert une mine d’or. Leur risque est très clair : ils automatisent progressivement leur art, leurs « façons », leurs regards. Ils quittent l’univers de la création pour entrer dans celui de la répétition. Ils en viennent même à schématiser leurs propres œuvres, les débarrassant de ce qui est inutile aux yeux des regardeurs et surtout des investisseurs. Simplifiant pour aller directement au fait, aux nuances, aux couleurs, aux traits qui ont séduit, c’est-à-dire au facteur déclencheur de l’achat. Ils en viennent parfois à créer des ateliers, afin de produire davantage et d’ajuster le flux de leur production au flux de la demande. C’est ainsi que des artistes talentueux ont perverti leurs dons et en sont venus à se copier, dix, cent fois, perdant au fil des ans un peu, beaucoup de leur âme. Buffet, dont les grincements avaient si vite plu, se mit à grincer avec acharnement, Van Dongen, exceptionnel Fauve, rentra assez vite ses griffes et devint le peintre des salons parisiens (mais quelle palette !!!). Ce n’est pas nouveau : Canaletto est célèbre pour ses vues de Venise standardisées. Artemisia Gentileshi fut une femme entrepreneur en tableaux religieux, en veux-tu, en voilà.

 

Il ne faut pas leur reprocher. Ce n’est pas si facile d’être un bon peintre et plus difficile encore d’être un grand peintre. C’est encore moins facile de gagner honorablement sa vie même lorsqu’on est doté d’un exceptionnel talent. De nos jours, pas un peintre qui ne rêve de faire le Picasso et de payer son repas d’un crobar vite posé sur la nappe en papier d’un gargotier.

 

Plus gênant, sur le plan de la création artistique, on trouve l’artiste qui se copie lui-même. Ils sont plus plus fréquents qu’on ne veut l’imaginer : le pire de tous est Giorgio de Chirico. Dramatique. Il faut se rendre au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris dans la salle « Chirico » et passer en revue les trois-quarts des œuvres dont la famille de l’artiste a gratifié cette honorable institution. Ce sont des tableaux « d’avant » faits après ! Chirico, pour des raisons artistiques qui le regardent avait décidé de changer de « manière ». Jetant aux orties les fariboles surréalistes, il était allé vers de grandes retrouvailles avec la « grande manière » des peintres post-renaissants. Il s’était « selfifié » prenant sur ce point modèle sur l’obsession rembrandtienne de l’autoportrait. Passons sur cette période qui est loin d’être glorieuse. Difficultés financières survenant ou désirs de collectionneurs qui avaient raté le « grand moment » surréaliste, il s’était remis, 20 ans après l’avoir laissé tomber, au genre surréaliste qu’il avait si bien illustré. En moins bien. En trichant un peu sur les dates. Un peu comme si Gauguin, avait relancé sa production de « Bigouden » en plein océan pacifique ! On dit que Malevitch, qui avait eu le malheur de voir une partie de ses œuvres détruites par les soviétiques amoureux de l’art prolétarien, avait cédé à quelques admirateurs leur refaisant les œuvres disparues, vingt après les avoir conçues. On dira que c’était tentant et qu’il y avait un peu de justice à se « venger » des demeurés staliniens en faisant revivre ce qu’ils pensaient avoir détruit.

 

Enfin, on trouve une troisième catégorie d’artistes qui passent leur temps à refaire ce qu’ils avaient bien faits. Cette sorte-là est plus sournoise ou tout bêtement plus banale. On reprendra cette exclamation nietzschéenne, « humain, trop humain » pour caractériser cette dérive. On n’est pas un artiste grand ou simplement « intéressant » sans un incessant travail, sans tâtonnements, sans échecs et erreurs, sans avancées et retours en arrière. On sait cela que la création n’est pas une ligne droite vers l’horizon où se trouve la gloire et la considération. En revanche, dans cette marche chaotique, il se trouve un biais : la durée. Il arrive qu’elle ne soit plus l’alliée qui autorise qu’on avance vite ou plus lentement, qu’on passe de l’ébauche à l’œuvre finie, et de celle-ci vers d’autres qui le seront encore davantage. Il arrive que la durée de l’artiste devienne son pire ennemi. Tous les artistes ne sont ni Monet, ni Vuillard ou Bonnard. Il en est qui furent brillants voire exceptionnels au bout de dix ans de travail et qui, malheureusement, continuèrent encore vingt ou trente ans, en se répétant, en se copiant, en délayant les idées fulgurantes qu’ils avaient eues, jeunes ou un peu moins jeunes.

 

Si on voulait se passer des admirations à dominantes religieuses on relirait l’œuvre de Picasso avec ce regard-là. On lui verrait des répétitions, des trucages, des abus de réputation. Le Maître continuait à créer ou bien, essayait de continuer à se renouveler. Cette passion du renouvellement n’a-t-elle pas commencé à patauger, plus tôt que les « fidèles » veulent l’admettre ?

 

Evitons donc de jeter le trouble dans un marché serein. Considérons d’autres artistes. Mûnch, par exemple, qu’une récente exposition comparaît à Van Gogh. La diffèrence entre les deux ? Van Gogh a peint pendant dix ans, Münch pendant quarante… les méchantes langues disent qu’il aurait mieux fait de s’arrêter plus tôt. Il est vrai que ses œuvres ont plutôt subi les poids des ans que bénéficié du temps long de la maturation !

 

C’est à cette troisième catégorie que me parait participer Jeffrey Silverthorne.

 

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