Emmet Gowin: Venir au jour

Fondation Cartier Bresson jusqu’au 27 juillet

 

 

"...Quand tu m'es apparue un soir t'en souviens-tu

Où commença notre aventure

Toi qui m'appris le sens et le goût de la vie

Qui rendis vue à mes yeux vides

Toi qui tournas mes pas sur la route d'autrui..."

 

Emmet Gowin est-il un autre « fou d’Elsa » ? Son obsession photographique, la quête imagière d’Edith, le ferait penser et lui-même ne pensait pas loin des pensées d’Aragon. Emmet Gowin est-il un autre Harry Callahan ? Autre fou d’Elsa qui ne cessa toute sa vie de photographier sa femme, d’abord, et ses enfants. Edith est-elle une réplique d’Eleanor qui elle-même serait l’incarnation d’une certaine Elsa. Harry Callahan a-t-il convaincu son élève Emmet Gowin que le seul sujet qui vaille quand on est photographe, c’est l’objet aimé ? Ou Emmet Gowin, profondément amoureux se serait trouvé le professeur qu’il lui fallait, expert en chants d’amours ininterrompus. Tous deux troubadours modernes, à l’affût de leurs dames et de leurs corps, sans atours.

Je crois que lorsqu’une œuvre est de grande qualité, l’auteur, comme le sujet se fondent dans l’arrière-plan le plus en arrière. Pourquoi, la douceur des traits de la Vierge chez Raphael, pourquoi ce visage lumineux de Venus qui sort de l’onde chez Botticelli et pourquoi des coups de couteau pour étaler la peinture au lieu et place des pinceaux traditionnels chez Cézanne ? Peu importe au fond. Trois cents ans plus tard, si leurs œuvres sont toujours regardées, c’est aussi qu’elles se sont détachées des contextes, des phénomènes, des pulsions et des impressions, elles valent maintenant de toute éternité. Peu importent les causes et les raisons de leur fabrication, elles ont définitivement émergé.

Donc, on ne s’interrogera pas sur le « pourquoi » des photos d’Edith par Emmet Gowin, on se bornera à relever ce propos du photographe : « photographier Edith reste le fil conducteur et l’expérience rédemptrice de ma vie. C’est dans une large mesure le poème central de mon œuvre ». Propos d’un homme qui n’était autre que le « fou d’Edith ».

La première photo de l’exposition donne le « la »: il faut aimer pour prendre pareille photo où le visage d’Edith, aérien et sombre, souriant et pensif est caressé par l’ombre d’un rameau, par les feuilles qu’il porte, par l’ombre portée des fleurs, ombre comme une manière de tatouage, gris léger qui encadre si finement le visage et vient éclaircir les boucles sombres et noires d’une chevelure rebelle.

Tous les jeux de la lumière et de la mise en page vont ainsi se succéder en un récit fait de claires évidences extraites de la vie de tous les jours, de rêves érotiques où l’audace se heurte au mystère d’un visage mutique, d’une pensée saisie dans sa retenue et où le sujet de la photo parait interroger le photographe sur ce qu’il fait, sur le sens de ce désir de photo.

Car, et c’est un point commun avec l’Eleanor de Callahan, Edith sourit rarement et quand elle le fait, son sourire parait aux regardeurs comme une façon de regarder l’autre, celui qui est en face d’elle en train de la photographier, une façon de le saisir, lui, qui prétend la mettre dans sa boîte, une façon de lui faire comprendre qu’elle n’est, ni un objet artistique, ni un sujet pour de belles photos.

Les quelques photos transgressives, Edith seins nus derrière l’aïeule effondrée sur son fauteuil, Edith pissant sur le pas de la porte, Edith les cuisses ouvertes et son bas ventre charbonneux paraissent le fruit d’une longue discussion où l’acceptation de la pose sera échangée contre quoi ?

Emmet Gowin met en page Edith avec autant de subtilité, de charme et de maîtrise de la lumière que son mentor Callahan, jouant des transparences et des contre-jours, contrastant noirs et blancs avec raffinement et économie de moyens. Science de la mise en page : la colonne du porche (Danville 1967) sépare la nature en deux pôles et impose sa partition aux choses, aux jardins, aux arbres.

Puis, Edith vieillit et demeure toujours le sujet, comme elle l’a été en tant que future mère, comme elle le reste, en tant que vieille femme dont le visage comme érigé en forteresse insoumise fait toujours et sans cesse obstacle.

L’autre partie de l’œuvre d’Emmet Gowin est très surprenante car on ne cesse, la considérant, de s’interroger sur l’objectif de fond : s’agit-il de parler d’une nature violentée, muselée ou explosée ? S’agit-il de montrer qu’au-delà des accidents naturels, des ravinements, des écoulements, des cratères, émerge un autre monde, parfois des oiseaux surnaturels, des insectes impossibles et des surfaces lunaires qui jouxtent des épidermes déchirés.

Les photos de cités italiennes ne viennent pas nous rassurer sur le sujet. À Matera, elles enregistrent pour les figer des amoncellements de maisons aussi peu citadins que les amoncellements naturels de Bear Cove : blocs de pierre sur blocs de pierre. Des vasières, de traces de drainage surgissent d’étranges insectes (Drainages Hermiston 1992) ou des fleurs carnivores (vasière Mexique 1995). On peut aussi voir la peau rugueuse, matelassée de repli graisseux et sillonnée de déchirures d’un monstre certainement antédiluvien sauf qu’il s’agit d’un ressaut de pierres, de sables et de poussières. Parfois, ce sont, tracés sur les roches ou le désert, d’étranges grilles : des filets attrape-dieux perdus dans les montagnes. Les champs cultivés en pivot, forment des séries de cercles qui s’emboitent ou se chevauchent, soleils encastrés dans les sols rocailleux, les deltas ou les vasières. Dans le désert réservé aux expériences militaires, des cratères qui donnent aux paysages des aspects lunaires.

Exposition intéressante. Belle technique. Une passion qui s’exprime en photos dures, austères et portant question sur le rapport entretenu entre l’artiste et son sujet.

 

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