Michel Haas , Passeur et Maître en Emergences

 

Michel Haas, Emergences

Chez B.O.A. Philippe Ageon

9, rue d'Artois 75008 Paris

 

Jusqu’au 31 octobre 2013

L’œuvre de Michel Haas est belle et intéressante. L’exposition qui en est faite dans un cadre agréable et amical est le résultat d’une heureuse conjonction de talents : Nello et Lydie Di Meo, qui ont très tôt mis en valeur le travail de Michel Haas et Philippe Ageon acteur très agissant du monde de l’art contemporain, qui a mis les locaux de sa société BOA à leur disposition.

 

A voir vite.

L’Art est-il, outre la recherche de la Vérité, un outil destiné au passage ? Est-il une porte qui s’ouvre pour les uns qui veulent partir, et les autres, choses, êtres, qui veulent venir ? Parmi les milliers de possibilités fonctionnelles et essentielles que comporte la création artistique, a-t-on suffisamment investiguée celle que je nomme ici « le passage ».

Le passage « vers quoi » ou « d’où » ? Un passage fonctionne dans les deux sens. Il permet de venir et de s’en aller. Oublions les métaphores du « beyond the looking glass », les rêveries autour du franchissement de la surface lisse et froide du miroir. Elles sont ici hors de propos. Ce n’est pas d’un accident qu’il s’agit. Ni du regard qui se fond dans son image.

C’est Rothko qui m’a offert pour la première fois le sentiment d’être en face d’un passage, d’une porte, d’un moyen d’aller au-delà, ailleurs, outre, de repousser les limites, doucement, sans déchirement, sans rupture, en harmonie avec moi-même. Pourquoi, ce travail, fantastique au sens d’une répétition incessante du même thème ?  Pourquoi ces combinaisons de couleurs et un certain flou dans leur application, zones imprécises entre elles, transparences nuageuses ou brumeuses ? Pourquoi, ce pouvoir de fascination, d’attraction ? Pourquoi, se sentir appelé, ou condamné à un léger vertige, comme d’une chute qui se préparerait, un vortex qui se constituerait ?

Je me proposai alors cette réponse : Rothko est fascinant pour avoir cherché à ouvrir des portes, pour avoir imaginé que toutes les portes ne se valent pas pour n’importe qui, pour avoir voulu, pour chacun, imaginer la porte qui convenait. Pour aller où, pour entrer où ? Les couleurs ne discourent pas. Et Rothko, ne se voyait surement pas en conducteur de conscience.

Pourquoi ce long préambule alors que la chronique porte sur le travail de Michel Haas ?

J’ai pensé à ces artistes, dont Rothko est l’expression ultime portée à son paroxysme qui ouvrent les portes pour partir, Haas est de ces artistes qui ouvrent des portes et font venir.

Comme Rothko est partie d’un ensemble d’ouvreurs de passage où on retrouverait Poliakoff, Manessier, Tal Coat, Michel Haas a pour « collègues en passage », Fautrier, Tapiés, Wols, Dubuffet. Autant les premiers sont des inventeurs de couleurs, de traits et d’aplats, des peintres au plein sens du terme, avec pinceaux, peintures et toiles, autant les seconds sont des hommes de la matière, de l’épaisseur, du congloméré, du support improbable, des techniques « ultra-mixtes ». Peinture ? Sûrement pas au sens d’une caresse de pinceau sur la soie lissée d’une toile bien préparée ! Mais coups de ciseau et coups de colle, déchirements, grattages, découpes, arrachages…. « Et je joue du couteau aussi » comme disait Prévert.

Michel Haas fait partie de ceux-là qui font venir. Le passage qu’il creuse, trace, définit est destiné à faire venir à nous ce qui était caché. Ce qui n’était pas encore venu à nos yeux, nos oreilles, nos sens. il est de ceux dont la recherche aboutit à l’émergence,  la venue au monde, la sortie des ténèbres, de l’onde et du brouillard.

Des ombres qui émergent, on ne peut pas dire, qu’elles sont le fruit d’une invocation. Il n’y a pas dans ce travail une façon de spiritisme, un appel aux puissances de l’ombre et aux spectres qui attendent pour surgir qu’une porte soit ouverte par inadvertance. Haas ne récolte pas la terreur, ni l’anéantissement. Haas appelle à venir mais il ne remplit pas les vides. Il ne se substitue pas, ni ne prétend prendre le regardeur par la main, pour lui donner un chemin, une carte, et un itinéraire. S’il n’y a rien dans l’âme, l’esprit, le cœur du regardeur, il fera mieux d’aller regarder ailleurs ! Il ne sera sensible ni à ce qui va ni à ce qui vient. Il ne verra rien du travail de l’artiste.

Michel Haas fait venir des formes, des couleurs, des masses, des épaisseurs, usant de tous les moyens pour aboutir. Surgissent alors aux yeux du regardeur des défis, des formes connues qui renvoient le regardeur à ses poncifs. Non ! Le noir n’est pas un message de mort, c’est aussi une couleur parmi les couleurs.  Oui ! Un bouquet de fleurs de Haas est un bouquet mais ce n’est pas vraiment le bouquet de nos images mentales. Comme la Vache de Dubuffet n’a rien à voir, ni l’oiseau bleu, aux vaches et aux oiseaux bleus de nos habitudes de pensée. Haas ne livre pas de solutions, il fait venir à ses regardeurs un problème, une question. Il les a trouvés et ils ont pris des airs de bouquets, de figure, de fruits ou de poires.

Les formes sont floues ? Il faut le répéter : pas de fantômes dans les « Figures ». Des surgissements, des émergences, en cours, qui appellent le regardeur à poursuivre. Les fruits envahissent tout l’espace disponible de la feuille de papier, de la toile, les poires paraissent monstrueuses et surdimensionnées ? Elles ne sont pas là pour être des fruits, ni les bouquets des fleurs (en un certain ordre) assemblées. Le travail de Haas, n’est pas celui d’un réaliste, ni d’un naturaliste mais celui d’un passeur : il ouvre le passage à nos questions… Quelles questions ? Quels problèmes? Les œuvres ne répondent pas à ces questions sur les questions, à ces appels à des solutions sur des problèmes posés. C’est à chaque regardeur qu’il convient de faire usage des formes, des couleurs et des volumes que l’artiste a élaborés et formés.

A l’inverse de la plupart des artistes qui appellent à partir, Haas, comme tous ceux qui « font venir » aux yeux du regardeur, n’est ni un peintre, ni un sculpteur, ni un dessinateur, ni un bricoleur. Il est tout ceci en même temps. C’est ce qu’on nomme finalement la technique mixte. La technique mixte, chez Haas, c’est le papier comme matière « première » et n’importe quoi, craie, cendre, couleurs, comme matière seconde. Le papier n’est pas support d’un dessin, d’une forme peinte ou de couleurs associées. Il est matériau de l’œuvre, comme l’argile, comme la terre, et subit tous les assauts de l’artiste qui le malaxe, le colle, le mélange, le froisse, jusqu’au moment où la forme invoquée se fige, prend son volume et se révèle.

Œuvres de papier sculpté posées sur du papier froissé. Papier détrempés de couleurs et recouverts de poussière. Papiers découpés, combinés à des découpes de papier. Puis des couleurs qui appartiennent très souvent à la terre, aux éléments naturels, aux roches, au bois. Les tableaux de fleurs sont tout l’inverse d’un quelconque tournesol giclant du jaune autour de lui.

Faut-il se poser la question du « beau » ? Oui, si on comprend « le beau » comme une coïncidence, la rencontre parfaite entre un moment, un état, une situation et l’attente de ce moment, de cette situation... 

Au fait, le travail de Haas est tout sauf décoratif.

 

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