Robert et Shana ParkeHarrison chez Suzanne Tarasieve

Robert and Shana ParkeHarrison

Measuring the sky

 

Suzanne Tarasieve Paris

7, rue pastourelle 75003 Paris

Jusqu’au 19 octobre 2013

 

Donnerai-je ma langue au chat ? Quoi répondre à la question : que photographient Robert et Shana ParkeHarrison ? Pourquoi le font-ils ? Il doit y avoir une raison. Considérons d’un côté ce clown qui mime Icare prenant son envol, comme s’élançaient, sans craindre le ridicule ou les côtes cassées, les professeurs nimbus, les bricoleurs hasardeux et les poètes des débuts de la modernité, affublés d’ailes de chauves-souris, un entonnoir sur la tête en guise de casque et de l’autre côté, le sang qui file sur la neige, en une longue trace qu’ un mécanisme délirant, entre appareil morse et téléscripteur, extrait d’un bras dénudé? 

Quels rapports entre ces photos technologiques à la façon ancienne et la représentation, photos parfaitement contemporaines, de chaussures infiniment pointues?

C’est une très belle exposition d’œuvres très étranges. On n’y comprend rien ? Mais on est saisi. Peut-être les œuvres ont-elles compris, elles, ce regardeur qui n’y comprend rien ! Ça y est j’ai une idée ! Toutes ces photos sont des questions sans réponse. Parce qu’il n’y en a pas ? Parce que le vrai sujet était de poser les questions. Peu importe les réponses. Il y aura toujours quelqu’un pour en trouver une ou plusieurs. Un triptyque, étonnant, s’impose ainsi : je l’ai nommé triptyque du parapluie : entre chemise blanche, chaussure inversée et parapluie que tient un homme affaissé et se tient sur lui, bien droit. Trois questions ou une seule en trois parties ?

Photos du mouvement… non, il vaut mieux dire, traces de mouvements sur photo qui permettent de différencier ce qui est stable et instable.  Ce qui est sûr de ce qui ne l’est pas ? Mais les oiseaux noirs sur chemise blanche et les plumes noires sur sol humide éliminent tout sentiment de sûreté et de confort. C’est tragique alors ? N’y a-t-il pas des clowns par endroits ? Tout le monde sait que le clown est triste et qu’il n’est pas loin du tragique… les grandes chaussures pointues du clown, sont là, passées à la moulinette de la modernité : des chaussures « normales » qu’on a affublées des grands nez en zinc ou en fer-blanc ou en tout autre métal. Gigantesques chaussures faisant face à une chaise renversée ? Dadaïsme Tragique donc ?

Tragique cet homme qui soigne l’arbre blessé et s’efforce de lui faire restituer une branche. Coupée, cisaillée, arrachée ? Pauvre arbre dont la ramure est atrophiée. Pas de feuilles et des branches rachitiques. D’autres pansements sont disposés çà et là sur le tronc de l’arbre, dans les branchages. D’où vient cette folie de vouloir soigner un arbre avec cataplasmes et bandes velpeau? Quel intérêt y-a-t-il à remettre d’aplomb un arbre si malade ? Ne vaudrait-il pas mieux le couper une bonne fois pour toutes et s’occuper des autres arbres dans la forêt, aux alentours ! Ce serait une bonne idée, s’il y avait, des arbres autour, debout. Autour, ce ne sont que souches, sèchement et nettement débarrassées de leurs arbres. Tous les arbres autour du pauvre arbre malade ont été sciés à la base ; il ne reste que celui-là qu’un homme compatissant s’efforce de soigner. Tragique ou ridicule ? Topor n’est pas loin.

Est-il tragique ce pécheur qui rôde dans tant de photos, martin en train de pêcher ou le savant cosinus doté d’une nouvelle canne à pêche, moderne, technique, performante ? Les auteurs de ces photos aiment à inventer les machines les plus étranges, grillages attrape-nuages entre filets à papillon et barbelés, antennes attrape-oiseau ou poisson, et à déployer des bouts de choses, de verre, de ferrailles pour construire et modeler des visages comme si Arcimboldo avait ramassé ses fruits dans les décharges de Rungis ou, devenu moderne, s’était servi de condensateurs en état de marche.

Ce monde n’est-il qu’un rêve drolatique ? Ou un cauchemar ? Le sang versé dans la neige, rouge vermillon, n’est pas le pendant du « sang d’un poète » tragique, beau et pur, c’est un sang de seringue et de veines tailladées, une trainée qui suit un bras traîné. Au bout du bras un corps qu’on ne voit pas. Effondré ? La souffrance n’est donc jamais loin et la nature reprend ses droits et se venge. Quand elle est riante et colorée, au moment où l’homme s’effondre, un lierre ou un liseron, de petites fleurs vivaces et des radicules délicates se tendent vers lui.  Pour l’apaiser ou le griffer ? Le vider de sa substance? La question est posée : donnez la réponse que vous voulez !

Mais aussi, peut-on pêcher avec la tête ? Même si on est doté de l’appareil crânien adéquat ?

Comme dans toute œuvre surréaliste la question posée est ambigüe. Elle est tout à la fois « que voyez-vous ?» et « que voulez-vous voir ?», « Voulez-vous rire ou voulez-vous vous morfondre ».

Il faut aussi compter sur l’humour des auteurs, la mise en scène du ridicule et de l’insolite. Les inversions de sens sont multiples. On a envie parfois que Buster Keaton apparaisse au détour d’une prise de vue. Ou Hitchcock. 

Dans l’univers de la photo contemporaine, je verrai ces œuvres très proches du travail d’un Witkin sans les ricanements et la démesure humaine ou d’un Roger Ballen, Ester Vonplon ou Jean Michel Fauquet, ces photographes qui explorent la vie, l’Homme, le monde où il souffre, le monde qu’il démolit aussi, exploration à coup de démesure, de glissements du sens et du regard, d’absurde et de drolatique. Artistes qui usent de leur appareil comme s’il s’agissait de pioches de mineurs et font sortir le non-vu des tréfonds.

 

 

 

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