Monumenta, Buren

 

 

 

 

Grand Palais, 

jusqu'au 21 juin.

Je ne serais pas venu le bon jour, à la bonne heure, avec la bonne météo. Pourtant, il n’y avait pas grande presse. On pouvait regarder tout à loisir. Se laisser emporter dans l’œuvre et oublier les entassements de métro devant des œuvres confettis.


Je ne serais pas venu avec l’envie de dire du mal de l’œuvre. J’avais, il y a longtemps, dit tout ce que je n’aimais pas chez cet artiste. Et maintenant que, dans mon esprit, il est devenu un des « Grands », un de « ceux qui comptent » …


Mais il faut procéder par ordre et dire la visite de l’œuvre de Buren au Grand Palais, par le menu, en s’efforçant d’en suivre le déroulement. Ou le déroulement des pensées qui, à ce moment-là, ont émergé. Devant la porte d’entrée,  j’avais en tête cette déclaration, je ne sais pas où je l’avais lue : l’artiste dit que si un journaliste à le malheur de qualifier son œuvre « d’installation », il le poursuivrait en justice ! Je savais donc que l’enjeu était sévère. Un peu dans le style Merkel balançant à Hollande, « ne vous imaginez pas que les Allemands vont payer pour vos promesses électorales ».  Lorsque je suis entré, je me suis aussi souvenu de l’acte d’autorité de l’artiste : déplacer la porte d’entrée. Pénétrer en passant par une espèce de boyau étroit et déboucher à la lumière, comme le pénitent traverse les flammes du purgatoire (ou sa terrible obscurité, ce qui est la même chose), comme si l’enfant que nous sommes, que nous devons rester , devait, par le même chemin, mais à l’envers , retourner dans l’univers si beau , si doux, si chaleureux qu’il n’aurait jamais dû quitter.


Au tout début de son projet, Buren aurait décrit le Grand Palais et le projet Monumenta comme un des plus  fantastiques défis lancés aux artistes. Le Grand Palais serait un monstre et il faudrait le terrasser ? Une nouvelle version du mythe du minotaure ? En pire ? Les visiteurs de l’œuvre de Buren, déambulant dans le souterrain, sombre préambule de l’espace énorme, ne sont-ils pas à l’image des Héros qui s’aventuraient dans le Labyrinthe ? Une différence essentielle pourtant : Si le mythique adversaire des Héros était un monstre, il conservait une dimension accessible dans l’univers de l’humain. Le Minotaure était plein de force, de brutalité et de violence, il était solide et ferme, en chair, en muscle et en os. A l’opposé, l’adversaire de Buren et de ses visiteurs, est un vide gigantesque, contenu par des barrières translucides donnant sur le vide. Le vide est comme contenu dans une gigantesque grotte qui impose sa vacuité, la présente et l’étale. Ce n’est plus de la lutte contre le Minotaure qu’il s’agit, c’est Job, avalé. Pire encore, Job dans le ventre de la Baleine est plongé dans l’obscurité des origines. Le monstre assigné à Buren serait une baleine translucide capturant la lumière et la contenant dans une fine membrane autour de rien, comme une méduse.


Chaque artiste confronté à ce défi y avait répondu à sa manière. Serra, suivant « L’odyssée de l’Espace » avait-il voulu annoncer la venue de la quatrième pierre mystérieuse. Alignant des monolithes tout droits sortis de chaudrons sidérurgiques, il les avait lancés à l’assaut du vide, menaçant de leurs tailles gigantesques les nervures hautaines de la grande verrière. Celle-ci s’était jouée de la menace futile, laissant entendre qu’il suffisait de secouer cette grande boule neigeuse en verres et en verrières, pour découvrir le site de Carnac sous la neige ou une portion de Stonehenge en cours d’érection.  Anish Kapor, fin stratège, avait répondu au défi de la baleine vide et translucide par celui d’une baudruche rougeoyante et pleine. Au gigantisme du Vide était opposé un gigantesque Plein.  Tournant le dos à la verrière et la rejetant en dehors de la scène, il en avait aboli la menace. La nef n’était rien d’autre qu’un contenant.  Une boîte. Une grande boîte dans laquelle on avait déposé une baudruche gonflée à bloc. Boltanski, quant à lui, n’avait vu ni défi, ni moyen de création artistique mais un grand espace éclairé, commode pour dire, suggérer, rappeler l’insupportable, un lieu où faire voir l’irracontable.  Ou pour le faire revoir à une foule clairsemée sous l’étrange protection de la grande verrière transformée en medium.


Seul, jusque là, Kieffer avait réussi à dompter le monstre. Faut-il dire que la convergence mortelle de ses perspectives avait trouvé leur dimension universelle dans le grand espace de la Grande Galerie ? Faut-il dire que ses bibliothèques babyloniennes, les livres telluriques et les grands murs à peine blanchis par les matins en plomb blême, ne se lançaient pas à l’assaut d’une verrière ou d’une nef aux poutraisons kitschissimes ? C’est à une convocation que le Grand Palais dût se soumettre. Exalter les lumières trop blanches et les sombres lueurs portées par des blocs de béton entre-culbutés comme s’entrechoquent les banquises de l’arctique. Réverbérer les sons pour mieux les déformer et les conduire au plus près de leur sens. L’ordre impeccable et dérisoire des piliers et des poutres en fonte et en acier sublimait la décomposition de l’univers et ses relents mortels.


Mais Buren alors ? L’idée de Buren était tout simplement belle. Somptueuse : à l’intérieur de la Grande Nef, sculpter le vide et la lumière dont elle est faite. Ordonner la luminosité. La mettre en ordre de bataille. La ponctuer au rythme des  heures de la journée. Aux allers et venues du soleil, à l’obscurité qui vient et à la nuit qui annihile la transparence de la verrière.

Quel beau projet que d’avoir pensé à jouer de cet espace, en interposant les couleurs entre nous et la lumière zénithale, comme si nous était réaffirmé que le blanc de la lumière du jour n’est que le produit des couleurs tendues au-dessus de nos têtes. Quel beau projet que celui qui jouant l’espace contre l’espace, renvoyait par miroirs entiers les images inversées de la Grande verrière. Perdre le sens de l’espace dans un espace sans direction, entre la rosace mille lieues en dessous de nos pieds et celle qui flotte au plus haut des voutes boulonnées et nervurées. Buren voulait jouer d’un espace désassemblé, désarticulé et, tout à la fois, fantastiquement construit. Il voulait combler le vide de lumières et de couleurs.


Seulement voilà ! Faute de moyens, ce qui est proposé sous la verrière du Grand Palais, est,  grandeur nature, une idée suspendue dans son déploiement. C’est un montage réalisé jusqu’au bout de l’économie. Un film dans on a interrompu le tournage dans l’attente des capitaux manquants. Une mise en scène de plastique : le verre et le cristal sont tellement plus coûteux.


Les esquisses de Michel Ange se vendent à prix d’or. Les tableaux inachevés des grands artistes sont aussi un tribut payé au célèbre « Humain, trop Humain ».


Il faut que Buren revienne avec beaucoup d’argent pour que le vide de la nef s’enflamme.

 

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