Emile Bernard, changer d'ennui

Emile Bernard, rétrospective au musée de l’Orangerie,

Paul Valery : « Que sais-tu? L'ennui. Que peux-tu? Songer. Songer pour changer Chaque jour en nuit. Que sais-tu? Songer Pour changer d'ennui. Que veux-tu? Mon bien. Que dois-tu? Savoir, Prévoir et pouvoir Qui ne sert de rien »

J’ai toujours eu un faible pour Emile Bernard, comme pour tous les nabis et les symbolistes. J’aime ces peintres qui, comme des furieux, cassent les codes, créent des images, font voir les regardeurs et dépouillent la réalité des oripeaux pompiers, académiques, classiques qui empêchent de voir au-delà des corps et des déguisements.

L’exposition du musée de l’Orangerie est une merveille de rétrospective en ce sens que révélant l’œuvre dans son entièreté, elle la montre dans toute son étrangeté. Dans la plupart des rétrospectives, on montre d’où vient l’artiste, génial ou pas, fondateur ou suiveur, et, dans cet esprit, on montre de qui il a été redevable, contre qui il s’est bâti, ensuite viennent les années de recherche, puis celle de la mise en valeur et enfin les dernières années de gloire, d’abandon ou de solitude, peu importe. Une rétrospective dit en général, qu’il y a un début, un milieu et une fin ; comme Lewis Carroll le faisait dire au Roi de Cœur : « Commence au début, continue jusqu’à la fin, puis arrête-toi ». Il y a là une idée de progression au vieux sens traditionnel de maturation, le vin jeune devient vieux et donc meilleur, les fruits mûris n’agacent plus les dents etc.

Dans certains cas exceptionnels, ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner. Plus exactement, les intéressés, les artistes, démarrent, prennent leur vitesse de croisière, et puis, patatras ! Ils changent du tout au tout. Ils envoient promener tous les acquis. Ils renoncent à l’opération sympathique de la consolidation en rente de leur recherches de jeunesse (voir Buffet, voir Van Dongen, Duffy, Vlaminck). Ils changent totalement de direction et du coup laissent à penser qu’ils se sont perdus en chemin. Ils ont raté l’embranchement. Ils ont passés à côté de la bonne route et les voilà égarés sur des chemins de traverse.

Emile Bernard, très jeune, est tout simplement exceptionnel. Il est vite sur la même longueur d’ondes que ses ainés en peinture, les Gauguin, Van Gogh, Cézanne. Il dépasse. Il avance et bâti de nouvelles visions, de nouveaux assemblages de couleurs, des aplats révolutionnaires. Sa peinture de 1888, est tout simplement stupéfiante à la fois dans la construction, la mise en page, l’organisation spatiale de ses tableaux et les compositions de couleurs qui les portent. « Moissons d’un champ de blé » est à lui seul une leçon donnée à tous ceux qui avaient réinventé la couleur et fait apparaître aux yeux des regardeurs un monde où celle-ci est à la fois « sensualité » et « construction ». La « marchande de rubans », joue sur des noirs, des blancs, des rouges, sur des visages simplifiés à l’extrême, sur un rythme de verticales (les rubans) qui forment grilles et organisent l’espace du tableau comme on a chanté le rythme des lances dans la bataille de San Remo, d’Uccello. Enfin, « le Pardon » est une remarquable leçon de recomposition de l’espace du tableau, renonçant aux leçons traditionnelles de la perspective et posant les personnages sur un gazon comme on aurait jeté des figurines sur une toile verte : des grandes pour signaler la proximité et des petites pour dire qu’il y a « du loin » aussi.

Toutes ces constructions de 1888 sont le fait d’un adolescent d’à peine 20 ans, qui réinvente à peu près tout et pose des jalons pour les suiveurs, ceux qui voudront dissoudre les sujets dans la couleur, ceux qui voudront, par plaques de couleurs, créer le puzzle d’un monde nouveau et ceux qui s’affranchiront des idées anciennes. Bien sûr, il s’est frotté aux plus grands, il ne peint pas tout seul, il se bagarre et s’enthousiasme. Bien sûr, il est inscrit à part entière dans la vague déferlante née des géants de l’impressionnisme.

Et puis voilà qu’Emile Bernard, s’embarque pour d’autres rivages. Ça c’est la belle image. D’autres diraient, et ont dit, qu’il s’était égaré, faisant des choix étranges et regardant l’avenir dans un rétroviseur. Il me fait alors penser à Chirico qui un jour laisse tomber le surréalisme des mannequins anonymes, des longues enfilades d’arcade, soleils noirs et ombres menaçantes pour retrouver la lumière de Titien et de Tintoret. Ou bien à cette série curieusement atypique des « footballeurs » de Nicolas de Staël… En considérant ce tournant dans l’œuvre d’Emile Bernard, j’ai l’impression d’entendre le Rimbaud de «je ne pouvais continuer, je serais devenu fou… et puis c’était mal ». Rupture totale, abandon de la pensée, dénégation des espérances. Emile Bernard s’écrie « fuir, fuir, loin, loin de tout là-bas au diable, ou que ce soit, pourvu que dans l’inconnu ».  

Faut-il voir dans cette rupture totale avec « le milieu de l’art », avec les pesanteurs de la vie « occidentale, la source de son départ pour l’Egypte ? Un peu de tout ça sûrement. Partir comme Rimbaud, comme on quitte un vêtement qu’on s’est pris à haïr. Partir comme Gauguin, pour cesser d’étouffer dans une vie banale. Partir comme tant d’autres qui quittaient la France pour les nouveaux pays ouverts par la colonisation. Et rompre avec le style, avec les idées et les formes esthétiques « d’avant ». On oubliera les motivations, une œuvre, n’est pas un compactage d’émotions, de frustrations et d’espoirs, une simple « illustration » ; une œuvre est une création au sens de volonté et de « vision » que comprend ce terme. Emile Bernard quittant tout, quitte ses créations et s’appréte à construire son nouveau monde.

C’est certainement ce mouvement qui est passionnant dans cette rétrospective: à la fois expression de la volonté de l’artiste et des limites qu’il veut dépasser. Emile Bernard va redevenir progressivement classique, pour peindre selon les canons, de la peinture « traditionnelle ». Il va y exceller : son portrait d’un « jeune vénitien »(1924) est un exemple de virtuosité. Il va maîtriser l’espace du tableau avec la maestria d’un Manet et d’un Courbet. « repos dans le jardin de deux nus » (1902), les « nymphes » (1908). Il retrouvera les couleurs du maniérisme… L’avenir dans le rétroviseur ? Ou au contraire, la parfaite et totale liberté de l’artiste. Le droit, (pas même le « devoir ») de décider souverainement de ce qu’il faut « voir », de ce qui mérite « présentation », de ce qui est à révéler. « Il se serait trompé » peut-on entendre. L’exposition est explicite. Ces œuvres sont là, incontournablement, de grands tableaux qu’on ne peut éviter, qui s’imposent et qui trouvèrent preneurs. On doit aussi réfléchir sur le sort de l’artiste et sur les contraintes de la création. Discutant avec un excellent artiste, Michel Haas, (voir ma chronique sur ce dernier) de mon étonnement sur les choix d’Emile Bernard, sa renonciation à une façon de s’exprimer comportant tant de potentialités et sa décision de revenir au « classicisme », évoquant aussi cette idée de la suprême liberté de l’artiste à changer du tout au tout, Michel Haas me répondit qu’il fallait aussi, et peut-être surtout, penser à l’être en recherche permanente qu’est l’artiste et au fait, qu’à un ou plusieurs moments dans sa vie, il est confronté au sentiment « qu’il faut aller au-delà ». Ce qui est acquis finit par peser sur la créativité, par restreindre les émotions et donner un sentiment de blocage. Alors, le défi lancé à l’artiste, qu’il se lance à lui-même, s’il est un artiste vrai, c’est de chercher ailleurs, au risque de ne pas trouver, d’abandonner quelque chose qui semble, pour les regardeurs, « marcher » et de s’aventurer en terres inconnues.

Emile Bernard a pu avoir cette double tentation complémentaire, deux faces d’un même problème : celle de la liberté de choix du créateur et celle du défi de la création.

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