Anders Petersen et sa lampe-torche

 

Anders Petersen

BNF. Jusqu’au 2 février 2014, rue Vivienne.

Galerie Vu Jusqu’au 11 janvier 2014.

 

Ce sont deux expositions impressionnantes pour un artiste impressionnant. Impression, impressionnant, trop répété ? Peu importe. Parce qu’il l’est dans tous les sens du terme. La démarche photographique est de l’ordre de l’impressionnant : impression non pas « soleil levant », mais « nuit tombée ». Laisser la pellicule se laisser impressionner, avancer comme dans un film noir muni, pour se diriger, d’un appareil photo,  comme on tiendrait une lampe torche et  faire jaillir les images hors de la nuit. Anders Petersen, en fait de lampe torche pour extraire des formes, des corps, des grincements, des peaux tatouées ou la gueule menaçante d’un chien,  laisse la bride lâche à son appareil photo. Il laisserait jouer les films argentiques.. à l’envers. L’objectif irait de lui-même chercher l’image, partirait à la rencontre de choses, de gens, d’histoires qu’il ne connaissait pas. Curieuse lampe torche que cet appareil qui reçoit les images, les attrape, les laisse s’incruster, s’en imprègne, inscrit leur présence et suit leur chemin. Curieux photographe qui laisse tant de libertés à un mécanisme en principe inerte.

Les deux expositions du même artiste dans deux lieux différents, si différentes, jettent des feux identiques. L’une, celle de la Bibliothèque nationale est nécessairement, espace disponible oblige, plus vaste, plus complète, massive. Celle de la Galerie Vu, autorise l’intimité, évite que la puissance des photos, accumulées mue en menace ou en démonstration de force.

 

Il est vrai que les grands murs de grandes photos donnent des œuvres plus marquantes et plus puissantes. Trop ? Ces murs de photos sont extraordinaires par la vigueur avec laquelle ils restituent, imposent, assènent les images. Le noir et le blanc, dont Anders Petersen structure ses photos, prennent l’allure d’une symphonie si forte qu’elle en est écrasante. Entre ces photos qui font jaillir les sujets, sculptés dans des stridences de lumière et d’obscurité, et les photos, prises l’une après l’autre, dans les parties « traditionnelles » de l’accrochage, la différence n’est pas d’échelle, elle est de nature. On quitte la tonitruance d’une symphonie aux instruments triomphants, pour des sons douloureux souvent, tristes ou nostalgiques.  Pas de « petite musique de nuit » après la symphonie, mais une suite d’histoires, note après note, racontée photo par photo !

 

Les visites que j’ai rendues à ces deux expositions m’ont donné à voir une prise de risque. Je ne sais pourquoi, sans cesse, j’ai eu en mémoire, une œuvre totalement différente, celle de Mark Cohen (actuellement au BAL). Je crois que cette idée de la prise de risque était centrale dans la comparaison involontaire que je faisais entre les deux artistes. L’un et l’autre photographient comme s’ils laissaient l’instrument « l’appareil photo » décider de ce qu’il doit faire. « Non-cadré », « non-posé », « pris comme venu » qui font penser que leur rôle à eux, photographes, est de mettre leur appareil  en situation pour saisir l’essentiel et laisser venir à lui les vrais questions. C’est, pour Anders Petersen, ce qui m’a suggéré l’image de la lampe torche. La différence entre les deux hommes réside dans ce qu’on pourrait qualifier « prise de risque ». La photo de Mark Cohen, illustre en réalité un débat intérieur, ce sont des questions qu’il se pose à lui-même qu’il transforme en image. Anders Petersen, prend le risque de voir les questions lui revenir dans la figure !

 

La photo d’Anders Petersen est violente, non pas photo de la violence, qu’on la trouve ou non, mais violences de la mise en situation, refus d’une mise en valeur autre que celle d’un instant saisi, quoi qu’il arrive, rictus, sourire, effondrement, dents cariées, visage séraphique, broussailles inquiétantes. Ombre et lumière, sans demi-tons, sans les douceurs d’un gris qui apaise.  Ombre-ciseau qui coupe les photos, les angles, les perspectives. Noirceur-couperet qui prend sa part et laisse le reste à la lumière, à ses reflets crus, éclairages directs, pas de rayons qui dessinent, des a-plats qui tracent la scène filmée et la font jaillir.  

 

Morceaux de vie à quoi ne pas se raccrocher, morceaux de pierre, de câbles électriques qui ne disent rien, une photo envoyée comme une balle … qu’on renvoie. Anders Petersen a rattrapé la balle de service. A toi maintenant. Qui était donc au service ?

Quoi de commun entre cette « vierge-marie » tatouée et le petit porteur de ballons avec ses schtroumpfettes et ses poupées manga ? Si ce n’est que l’appareil était là, que la lumière et l’ombre découpaient une tranche de vie.  Les photos d’Anders Petersen doivent beaucoup au hasard ? Il vaut mieux dire les choses plus sournoisement : les planches contact doivent tout au hasard des rencontres entre l’appareil et un monde sombre, dangereux parfois, un monde qui n’a rien de posé, ni de simple, qui ne pose jamais. Les photos qui viennent au jour, finalement, doivent tout à la recherche que conduit l’artiste. C’est lui qui choisit. Et s’il retient une scène, la composition sera remarquable par son choix même : entre broussailles qui fument, fumées qui répètent le broussaillement et ce chien, poils en broussailles, babines rétractées, fureur ou peur.

 

Et si l’artiste décide de comparaisons, sans raison apparente, on verra, accrochées aux cimaises, la photo d’un bocal de fœtus siamois attachés par le torse et plantés à côté d’une photo qui montre des morceaux de pain torsadé foisonnant en broussailles aléatoires par la grâce de leur cuisson dans le four.

Noir c’est noir, et la lumière jaillit entre visage séraphique et l’enfer qui sort sous la forme d’une sorcière et blouson clouté. Photos anciennes et classiques et travaillées. Amanda Ooms 1967 , si italienne, si belle et Grosse Mutti aux dents cariées qui n’éclairciront plus aucun sourire.

Noir c’est noir même si les Têtes sont fleuries dans la série « hospital 1983 », si proches de la peinture préraphaélite mais dans la même série, un regard halluciné s’accroche au ciel, reflet sur une porte vitrée à moitié ouverte, noir absolu dans la pièce, la photo coupée en deux entre le vide fermé et le reflet qui interdit.

 

Noir c’est noir sauf qu’il n’est pas interdit de jouer. 1967 Haupt Banhof. A la fenêtre du train, un jeune garçon joue en formant un lorgnon de ses doigts pour regarder les fumées de vapeur qui envahissent le quai. Fumées qui définissent le lieu de son réveil. Et aussi, en 1967, à Hambourg, des enfants  jouent. Les yeux levés, les mains qui esquissent un mouvement de réception, ils Attendent le retour d’une balle ? Qui viendrait du ciel ? Derrière eux des nuages donnent une forme de douceur à la scène ? Illusion ! C’est un  mur dont le revêtement gondole et, gris, crée l’impression que de gros nuages sont là sans bouger derrière les enfants.

Outré, outre , outre-tombe, outre mœurs.

 

Prendre des photos comme celle d’Anders Petersen, c’est prendre des risques, s’exposer par immersion, participation, « être avec » ou « savoir quand on peut être avec », ou « découvrir qu’on est avec d’autres », qui sont là, aussi par hasard,  photo de loin, personnages surpris mais aussi surprises consenties. Et au milieu des milliers de photos, choisir celles qui posent les bonnes questions.

 

Quelques ouvrages de Pascal Ordonneau

Panthéon au Carré est disponible aux éditions de la Route de la Soie.

Promotion est disponible chez Numeriklivre et dans toutes les librairies "digitales"

Au Pays de l'Eau et des Dieux est disponible chez Jacques Flament Editeur ainsi que

La Désillusion, le retour de l'Empire allemand, le Bunker et "Survivre dans un monde de Cons".

"La bataille mondiale des matières premières" et "Les multinationales contre les Etats" sont épuisés. 

S'inscrire 

 chaque semaine "La" newsletter (tous les lundis)

et "Humeur" (tous les jeudis)

 

Il vous suffit de transmettre vos coordonnées "Mel" à l'adresse suivante

pordonneau@gmail.com