Patrick Zachmann, à la MEP: So long China

 

 

Après Jean-François Joly, Patrick Zachmann, deuxième artiste sur les trois que j’ai retenus de ce très bel accrochage à la MEP.

 

Zachmann est un photographe à « facettes » : photo-journalisme quand il faut montrer ce qu’on ne peut pas ou ce qu’on dénie de voir ; enquête quand il recherche les lieux et les gens qu’on n’a pas encore vus même si on les pressentait ; plaisir quand voir revient à une vision, à l’émergence d’un regard au-delà du sentiment ou de l’information.

 

Trois facettes mais une seule technique, une seule façon de lancer son regard et de caler son objectif. Les photos, quoi qu’elles aient à dire, sont admirablement bien prises. L’artiste sait faire « poser », il sait aussi prendre l’instant en otage, il sait rencontrer de beaux moments et les restituer comme il les a ressentis.

La dernière de ces trois « techniques » est drolatiquement exprimée par la photo, en couleur, de cette femme d’origine africaine prise allongée sur un sofa et cadrée par deux tapis, l’un au mur et l’autre par terre. Drolatique, car on ne sait pas trop bien, si cette photo a été prise à l’occasion d’une rencontre, d’une visite à une famille dont cette femme ferait partie et qui, se reposant, aurait été surprise au sortir d’une sieste ou encore s’il s’agit d’un regard jeté sur un « intérieur » ou, enfin, d’une scène complètement « arrangée », une photo de studio, redisant la représentation pour l’éternité de la femme allongée, accoudée sur un lit, refaisant aussi ce que depuis Courbet les artistes font de cette image, une composition dépersonnalisée de formes qui s’équilibrent. Magnifique photo où la perspective est interdite, où l’image repose sur le principe d’un plan pur.

 

Ces photos où la recherche du « voir » et des conditions dans lesquelles une vision se forme, elles sont multiples dans le travail de Patrick Zachmann. Je pense à cette splendide photo de rue à Paris où un SDF (probablement) est assisté par un homme accroupi : la photo se découpe en plan rouge et vert, formant comme une scène, comme s’il y avait eu théâtre, structurant espaces et volumes. Autre exemple de ce travail de création, une photo de paysage montagneux du Chili, découpée, magnifiée par les sinuosités d’une rivière ou d’un torrent. Pour terminer dans une liste qui ne peut être exhaustive, il y a cette photo (Wenzhou 1991) prise en Chine, un jour de fête, ciel nocturne illuminé de fusées et de bouquets de feux d’artifices, atmosphère toute en nuances de gris passant de la lumière à la nuit la plus sombre, brouillards et fumées donnent une image « expressionniste » et cependant sans tristesse ou mornes pensées.

L’autre aspect de son art, porte sur les photos où sont dites la tristesse, l’abandon, la souffrance et dont la forme, le cadrage et les sujets sont les porteurs de ces sentiments. Il ne s’agit pas encore d’informations pures où les faits sont obtus. Il s’agit de suggérer des émotions, les moments fugaces quand elles sont ressenties. Mali 1954, une vieille femme à demi-allongée sur un tapis à même le sol. Un homme, à côté d’elle, lui lit une lettre. Cette image est le contre-point de celle qu’on a commenté en tout début de cette chronique. A l’opposé de cette dernière, ce qui jaillit n’est pas un effet de mise en scène. Tout est concentré dans un sourire reconnaissant. Lueur dans un corps affaibli, dans une ambiance où le noir et le clair alternent.

 

Et aussi, cette image du Chili. Pas de montagnes et de vision artistique pour le plaisir de l’art, mais un champ de croix, comme il y a des champs de céréales. Les croix s’accumulent pareils à des épis épars et renversés par une tempête. Sentiment de désolation. Comme si les croix symbolisaient la dernière charge d’une troupe fauchée par la mitraille.

 

Image d’une jeune fille mimant la douleur du peuple, place tien-an-men en 1989, où le corps convulsé dit toute la violence et tous les espoirs de ce grand rassemblement.  

 

Enfin, l’information pure, « stubborn facts » : La photo qui montre ce qu’on n’a pas pu voir ou ce qu’on s’est interdit de regarder. Rwanda 2000. Une série de photo, portraits « à l’africaine », en pieds, personnages bien habillés, costumes pour les hommes et robes à fleurs pour les femmes. Une autre photo : l’empilement comme en stères de fémurs, d’humérus et autres os longs. Toujours au Rwanda, une photo à l’arrachée : main d’enfant serrant le manche d’une machette.

 

Pour clore ces commentaires, une série de photo magnifiques à la fois parce qu’elles nous livrent une information étonnante et parce qu’à tout prendre rien n’est plus drôle que le contenu de cette information. Photo qui nous montre tels que nous sommes, dans le paraître, le « rêve éveillé » et la propagande mise au service du politique et du commerce réunis. Ce sont des photos de passants qui se déplacent avec pour toile de fond de gigantesques affiches qui représentent des villes de rêve, des maisons dorées et des centres commerciaux radieux. En Chine, c’est la façon de donner aux rêves un début de réalisation ! Les passants paraissent jouer leur rôle de passants dans une mise en scène grandiose de villes à venir.

Magnifique accrochage.

 

 

 

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