Marcel Duchamp: contre Duchamp 3  

Cette chronique est la troisième partie d'une série de trois.

La première peut être lue en suivant ce lien, la seconde en suivant celui-ci.

 

 

 

4 L’œuvre est-elle suffisante?

 

 
C’est dire que Duchamp-artiste qui se dissout dans « Duchamp œuvre » pousse la manœuvre fort loin et, pour montrer que cette œuvre s’inscrit dans le temps de la production, enchaîne les abandons répétés de ce que ses admirateurs prennent à tort pour une œuvre ! Il cesse de produire et préfère jouer ce qui revient à dire qu’il cesse de se produire et préfère se jouer. Comme l’acteur respire entre les tirades ou le compositeur qui se ménage des silences, ces abandons, qui peuvent durer plusieurs années, ne sont que des suspensions temporaires dans l’érection de « l’œuvre-Duchamp ». Ces arrêts momentanés de production figent une posture de loin en loin afin, avant la reprise de la production et afin de laisser aux regardeurs le temps non pas seulement de regarder mais surtout de gloser. On a beaucoup parlé des regardeurs dont Duchamp  aurait revalorisé le statut en les faisant « artistes » tout autant et plus même que les « producteurs d’art », il faudrait pour ce qui concerne « Duchamp-œuvre », parler des glossateurs.

 

Car il faut comprendre qu’ayant abouti dans cette auto-production artistique,  l’admiration recherchée ayant été acquise, « l’œuvre-Duchamp » ayant été instaurée, érigée, posée, elle peut être maintenue (au sens de la maintenance d’une machine, d’un building ou d’un processus) à un bon rythme sans efforts excessifs comme on sait que le mouvement ne coûte que lors de l’initialisation et n’implique plus qu’une dépense d’énergie minime pour perdurer. Le temps passé à jouer au jeu d’échecs devient ainsi un élégant moyen d’interrompre la production de « l’œuvre Duchamp » tout en se posant comme une des composantes de sa création comme si « être dans l’échec » était une marque de fabrique de Duchamp, celle qui justifie tout, y compris, pour y échapper, de continuer à « être Duchamp » .

 

Il faut alors revenir aux termes de la proposition proustienne et au propos d’Heidegger : peut-on parler de l’œuvre Duchamp sans se préoccuper de son auteur.  

 

« Quant à l’homme lui-même, il n’est qu’un homme, et peut parfaitement ignorer ce que veut le poète qui vit en lui. Et c’est peut-être mieux ainsi » dit Proust. Ignorons l’homme et ne pensons qu’au poète. Pensons à la poésie, s’il y en a, et efforçons-nous de la tirer hors du marigot des interprétations laudatives par lesquelles les commentateurs suivent la geste Duchampienne, chiche en production mais riche source d’interprétations. Revenons à Duchamp, au « poète qui vit en lui » dont on devrait oublier qui il est pour se reporter vers son œuvre vraie : lui-même, «l’œuvre-Duchamp ». Puisque Duchamp est œuvre, tout dans son existence devient constituant de l’œuvre et mérite qu’on s’y intéresse. La distinction proustienne entre le Poète et l’homme avec lequel il vit, ne vaut plus. Discutant de « Duchamp-œuvre », on discute d’une œuvre, les misérables secrets deviennent des constituants de l’œuvre et si on dit que celle-ci est exceptionnelle, alors, ce caractère est directement lié aux misérables secrets, lesquels méritent qu’on les recherche, qu’on les trouve et qu’on les expose.

 

C’est alors qu’il faut se poser la question de son fantastique succès. Ne doit-on pas observer que La réussite de Duchamp réside dans l’acceptation qu’il a su faire passer de lui-même en tant qu’œuvre-programmatique d’une révolution artistique dont il a été un des émules et dont il a animé un des courants ? Cette œuvre, posée, là, respirant et vivante mais pareille à elle-même jusqu’au moment de sa disparition représente-t-elle un moment fort de la pensée artistique ? Est-elle l’œuvre première d’une pensée de la destruction qui se forge et va s’épanouir durant tout le XXème siècle. Destruction veut dire ruine. Le temps de Duchamp fut celui de la fabrication des ruines à un degré jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Destruction veut dire aussi, éclatement des structures anciennes. De fait, tous les domaines de l’activité humaine, ont vu l’effondrement des vieilles certitudes ou des vieux systèmes.

 

Or, parmi les œuvres, nombreuses dans tous les domaines qui se multiplient pour annoncer les nouveaux temps, « Duchamp-œuvre » est mutique et se joue des regardeurs. Elle leur tend des leurres, les soi-disant « œuvres de Duchamp », et les invite au commentaire pour compenser leur insignifiance. Car, les œuvres qui sont montrées n’ont pas plus de sens que le petit orteil droit d’une représentation de Saint-François par Giotto. Elles ne justifient en aucune façon qu’on commente leur « dit » car elles ne disent rien. Elles dissimulent en un jeu douteux la réalité : « L’œuvre-Duchamp » n’est en effet qu’un étonnant simulacre. Un de ces moments dans l’histoire de la peinture où l’on peut impunément tout perdre y compris l’honneur. Cette œuvre se déploie en un gigantesque canular comme en est friande cette époque qui s’aperçoit qu’il est bien difficile de croire en quelque chose. Duchamp à ce compte-là serait une mauvaise blague ! Mais il en a vécu et ce n’est déjà pas rien. Il en a non seulement vécu mais il a permis à une cohorte de commentateurs d’en vivre matériellement et intellectuellement. Ils ne lâcheront pas le morceau,  « l’œuvre-Duchamp ne s’est pas arrêté de bouger post-mortem : grâce à ses commentateurs elle est toujours vivante bien que rigide et glacée.

  

Après Duchamp ? Ce ne sont ni l’abstraction, lyrique ou pas, ni les mouvements Cobra ou expressionnistes d’après-guerre, ni l’art conceptuel ou optique sous quelques formes que ce soit. Duchamp sera suivi par les artistes qui se voudront « œuvres » et qui auront bien souvent du mal avec la production de leurs œuvres. Cela conduit directement à l’auto-mutilation physique (body debuilding) ou intellectuelle (art instinctif) ainsi qu’à l’affirmation que ce qui sort de l’artiste (y compris la merde) est de l’art puisque l’art c’est l’artiste. Après Duchamp, il y aura la cohorte des installateurs et des performeurs qui refusent de figer le temps et qui se prétendent œuvres à défaut d’en produire de solides mettant les glossateurs au défi d’y redire : nier les qualités des œuvres revenant à nier l’existence des artistes et à les mettre à mort.

 

Soutenir aujourd’hui que Duchamp n’est qu’une œuvre parmi d’autres, un peu plus datée et toujours aussi canulardesque, c’est prendre le risque de retirer à quelques artistes la structure mentale sur laquelle reposerait leur œuvre ; c’est donc s’en prendre à eux-mêmes ; c’est risquer le pire de leur part et de la part des glossateurs, tant il est vrai que ceux qui exploitent les mines les plus rentables n’aiment pas être privés de leurs profits quelle que soit la pollution qui en dérive. Les procès en hérésie sont tous de la même nature : même si la cause est entendue depuis longtemps, même si la vérité a finalement réussi à se frayer un chemin, les prêches à destination du vulgaire, empruntent toujours les vieilles idées et les antiques formules de dénonciation. Aragon est resté Stalinien plus longtemps que Staline.

 

A la fin, Duchamp statufié, œuvre de lui-même, œuvre par lui-même, érigée par ses admirateurs, nous a autant de présence et de pertinence que les hésitations des vieux-croyants entre Veau d’or et Siméon le stylite

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