Bernard Faucon, le temps d'avant

 

 

Galerie VU

 

Curieuse exposition ! Très bel « accrochage » comme on dit. De belles photos. Parfois remarquables. Et aussi des photos-programmes. Des photos qui annoncent d’autres photos. Des photos traçantes comme les balles du même nom. Des thèmes en attente de germination. Des photos qui dénoncent et martèlent que ce qu’on dit, ce qu’on est, était déjà dit et fait. A preuve : Bernard Faucon jeune contient Bernard Faucon, moins jeune, plus vieux… « Le Temps d’avant ». Comme ces images qui nous viennent des confins de l’univers et qui nous disent, à nous dans le passé, comment étaient les commencements ?

Bernard Faucon est-il un jardinier ?

Stop ! On anticipe ! Dans l’exposition de la galerie « Vu », ne sont pas accrochées les images de Bernard Faucon avant qu’il soit Bernard Faucon.  C’est plus compliqué. Cette idée d’un «  avant » qui est suivi d’un « après » ne me plait pas. Même si cela a plu à Bernard Faucon de donner pareil intitulé à cette exposition. Ce qui est montré, c’est Bernard Faucon tel qu’il n’a pas cessé de l’être. Bernard Faucon qui aurait pu ne jamais vieillir et qui se serait inscrit dans le temps pour qu’émergent à leurs rythmes, natifs comme l’or, les pensées, sensations et désirs, métaux divins qui viennent à notre univers après leur lente maturation chtonienne.

Ou bien, jardinier patient, éleveur exigeant, il aurait pris toutes ces jeunes idées, pensées, sensations, désirs tels qu’ils venaient. Les ayant apprivoisés, il les aurait éduqués. Il leur aurait appris comment se déployer hors de l’humus et comment se tenir bien en vue, puisqu’il s’agissait de se montrer. Il aurait réussi. Germination et dressage auraient produit tous les effets qu’il en attendait. Sur son regard. Sur lui-même. Regards voulus et venus de lui-même, sur lui-même, qui seraient devenus ensuite les œuvres de Bernard Faucon avec plus de conviction et d’enthousiasme que le chat nonchalant et distant de Mallarmé.

Pourquoi ces propos autour de la naissance, de l’émergence du jaillissement germinal et des désirs apprivoisés ? Parce que la Galerie Vu, s’est lancée dans une drôle d’aventure : montrer les photos d’un adolescent de seize ans, dix-sept ans qui se nomme aujourd’hui, qui s’est probablement toujours nommé Bernard Faucon, artiste photographe et écrivain. Exposition étrange et troublante dont on ne sait pas si elle expose les œuvres d’un commencement, ce mystère quand un artiste commence à être, ou si elle ambitionne de montrer un être incessant, l’artiste qu’il a toujours été. C’est cette dernière vision de Bernard Faucon que j’ai retenue. L’exposition offre à voir les photos d’un artiste habité de son regard. Et si, à plusieurs occasions, on peut lire des maladresses, des tentatives et des ratages on ne dira jamais que ce sont des gammes ! Ni des « débuts » mais une volonté et une vision qui changent et se changent.  Il en est ainsi durant toute vie d’artiste.

Passer en revue les photos ou en tirer des lignes de force. Faire les deux si c’est possible. C’est l’objet de cette chronique.

Construire ou le regard guidé

Une démonstration magistrale de la volonté du photographe de créer une image, de la faire émerger dans notre regard, d’imposer sa vision, généreusement car il l’offre au regardeur, mais autoritairement, car il n’est pas question de laisser son regard errer dans des sentiers que l’artiste n’a pas approuvés, ni élus : c’est tout ce qui fait la force de « La maison à travers les linges ». La composition est impeccable. La structuration de l’espace y est riche et complexe où le linge étendu définit des plans de vision, à la fois voile et construction, opposition lumière – ombre. Où l’ombre portée des linges devient un objet à voir comme la maison illuminée.  Et un coup de génie en matière de composition pose le sombre au centre de la photo et l’encadre de plages de lumière, la maison en fond d’image, les herbes lumineuses au premier plan et s’appuie en contrepoint sur l’opposition lumière-ombre, couleurs et blancheurs. Et s’il faut un temps pour l’humour, le temps de la signature, on le trouvera dans un clin d’œil de « l’artiste » : l’ombre portée de ses jambes.

Maîtrise de l’objet (ou du sujet) de la photographie, maîtrise de l’espace et du temps de la photo, construction et ordre imposé au désordre possible de la vie et des sentiments : « Pierre sur la balançoire ». C’est une photo étonnante par l’annonce qu’elle comporte d’un des thèmes préférés de Bernard Faucon. Je retiendrai ici cette incroyable photo où l’enfant en costume marin, déguisé ou naturel, est dirigé dans une mise scène parfaite à la fois improbable et spontanée.  Son regard décalé, sondant l’horizon, n’est absolument pas naturel pour un enfant de son âge, sauf s’il est dirigé, sauf s’il se soumet à la direction « artistique » du photographe, s’il se plie aux désirs, à la volonté de celui qui a voulu cette scène et y a condensé toutes les scènes de balançoires, de défis d’enfants. « le chiche que je tiens cinq minutes » devient l’image créée et pensée qui montre fragilité et défi. Le ciel bleu, ponctué de nuages, saisit l’enfant et fige le défi. Le ciel bleu n’est-il pas l’image de l’éternité inscrite dans notre monde, terrestre et passager.

Les photos de Bernard Faucon, à ce moment où elles ont été prises, sont à des années-lumière des images qu’on arrache au monde comme, désirant maladroitement cueillir les fleurs pour le bouquet dont on rêve, on les entasserait en un vague fagot de couleurs. Les photos montrées dans l’exposition sont à l’opposé du fameux instantané « clic-clac, merci Kodack ». Elles sont toutes voulues, décidées, imposées et créées et quand elles paraissent « naturelles », elles sont encore décidées et posées.

Un dernier exemple : «Pierre et les iris», une photo programmatique, une exceptionnelle mise en scène où l’auteur « organise » une combinaison de couleurs, orange passé du vêtement de Pierre, bleus subtilement nuancés des iris. Ici, construire c’est peindre. Pierre est passé du statut de sujet à celui d’objet : il n’est plus le frère que l’artiste photographie, mais un élément d’une combinaison de couleurs qui s’est imposée, qui n’était absolument pas « nécessaire », qu’il fallait vouloir, inventer et faire jaillir comme la plus évidente des réalités.

Le symbolisme des couleurs

« Pierre et les Iris » impose qu’on s’arrête sur une objection de pictorialisme. Plus généralement, dans ces photos, on peut relever le goût de la couleur qui s’impose. Mieux que la peinture ? Que sont les photos de « la cuisine de Tatié », du « bouquet de fleurs », sinon un chant classique et nuancé à la couleur et à la peinture des couleurs. Le mur de la cuisine, serait un (grand) pan de mur orange. Jusque dans l’orientation des photos, ressurgissent des images hollandaises, contrastes entre couleurs fortes et couleurs faibles, lumière canalisée et rayons de soleil obéissants posant leurs touches de couleur là où il semble bon au photographe. Pour que les formes s’inscrivent malgré la surface plane du tableau.

Il faudrait évoquer la technique de développement ? Lorsque le regardeur se rapproche, les couleurs semblent se réduire à des poussières de lumières, à des atomes de bleu, de rouge, de parme et de jaune. Et pourtant, on est loin de l’impressionnisme. Bernard Faucon aurait saupoudré la couleur sur le papier et jeté ici et là des pincées de soleil. On sait que les photos sont des agrandissements et tirages « papier » de photos « kodachrome ». A-t-il employé un papier particulier au grain prononcé ? L’agrandissement des photos aurait poussé les atomes d'argent dans leurs derniers retranchements. Le traitement de la lumière de l’artiste est digne de ces peintres qui allaient « peindre sur le motif ».

Les « Etendoirs au couchant » apporteraient de l’eau au moulin pictorialiste : idée de la transparence et des jeux de lumière pure. Capter la lumière en transparence et lui faire rendre ses couleurs tout en respectant le sujet.  Pourtant, justement dans cette photo-là, complétement dépouillée et pure dans sa conception et sa réalisation vient s’affirmer l’idée d’un sujet devenu objet de représentation par excellence. « Etendoirs » ? Où « transparence érigée en sujet ». Ou bien encore « passage » ? La nature décidément n’est pas représentée chez Bernard Faucon. Elle est soumise et se montre à raison des désirs du photographe.  

Ne pas oublier que le photographe accepte une contrainte : il existe un monde hors de nous qui peut être montré si on s’efforce de le rechercher et dont on peut choisir les manifestations. A l’opposé, le peintre vit dans la facilité ! Il peut se contenter du monde qu’il a en lui et, sortir si cela ne suffit pas.

« Tatié ma grand-mère » est un autre exercice de couleurs et de formes « à la Bernard Faucon » : équilibre d’entrelacs des grandes herbes, jaunies, paille haute, foin ocre qui font voile et trame. Cette végétation qui vient de la chaleur et qui n’a rien de chaleureux  voile le personnage de Tatié, surprise, en rouge. Ce n’est pas comme ça, habituellement qu’on photographie sa grand-mère, en la dissimulant derrière des réseaux d’herbes denses affutées comme des barbelés.

Pictorialisme ? Bernard Faucon est par-dessus tout un maître de la couleur, et un « maître du monde », de sa création et de sa mise en scène. En tant que photographe, à chaque instant, il construit le monde qu’il veut donner à voir. Aller plus loin : Imposer son idée du monde pour que celui-là seul soit vu.

Entre enfances et émergences

L’art de Bernard Faucon qui se construit est aussi celui de l’artiste qui se découvre et qui révèle ceux qui l’entourent. Le seul défaut de l’exposition réside dans son incapacité physique à l’exhaustivité. Les photos qu’on nous montre sont nécessairement la partie émergée d’une « collection ». Et, puisqu’il n’est pas possible de montrer davantage, il a fallu choisir. C’est ici aussi que se bâtit sérieusement l’opposition entre peinture et photographie. Le photographe ne cesse de choisir entre les meilleurs choix que ses planches contacts et ses petits carrés de lumière expriment. Le peintre n’a pas trop le choix à moins de se contenter de multiplier les esquisses !

Combien d’autoportraits ? L’autoportrait « C’était moi » belle photo, équilibrée et volontaire, provocatrice. Tous les autoportraits accrochés sont fascinants en ce qu’ils énoncent d’enfance achevée, à l’opposé des portraits de Pierre et de Michel qui s’inscrivent dans une éternité enfantine. Cette opposition entre portraits et autoportraits se retrouvent dans une opposition en ombre et lumière. Pierre et Michel sont dans la lumière. Toujours. Sans hésitation et sans ombre. Entre éternité, intangibilité et pureté. Les boucles blondes de Pierre, plus âgé, adolescent, se détachent sur le bleu pur du ciel, laissant à contempler un visage impassible et un cadrage peu usité. Comme, sur la balançoire, Pierre campe par avance tout un monde d’enfants modèles, armée obéissante acceptant les séances de pose qui s’étirent. Renvoyant le temps d’avant à des désirs d’éternité. Annonçant les armées de mannequins. Immuables. Défiant le temps. Jeunes et enfantins à jamais.

Le trouble n’est pas loin. Les tremblements, la violence affleurent. L’autoportrait en ombre se reflétant dans la vitre à la tombée de la nuit, proposerait qu’enfin les images veuillent bien parler d’autres choses que de poses et de couleurs. Cette photo qui rejoint au plus près les autoportraits est un proche parent des couchers de soleils. Dans « Couchant dans le grand chêne » l’’arbre est-il une démonstration des couleurs qui marquent la fin d’un monde ou un monstre qui se déploie en réseaux dans la stridence jaune de la fin du jour.  Les branches, jusqu’à la moindre brindille, agrippent les premiers lambeaux de nuit et les font virer en violets maléfiques. Griffes lancées dans le ciel, menaçantes.

On peut ensuite se replacer dans le contexte. On peut parler d’un adolescent doué. D’un artiste en herbe. On peut, annoncer, sans trop de risques de se tromper que Bernard Faucon est en passe de devenir Bernard Faucon.

On aurait tort : l’art se saisit de l’artiste et ne lui laisse pas trop le choix.  Sauf cas de dilemme. Bernard Faucon en offre un bel exemple. Si, dans ses photos, on voit à ce point ce qu’il a pensé et voulu dire, n’est-ce pas pour la raison qu’il a aussi fait des photos pour montrer ce qu’il n’avait pas encore écrit ?

Les photos que montre la Galerie Vu sont celles de l’éclosion des niveaux de l’œuvre : comme si on assistait à leur émergence à partir d’un brouillard indistinct et à leur essor particulier, intensité du désir, violence de la volonté et dévoilement du monde.

 

 

 

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