William Eggleston, et la couleur fut

William Eggleston

Fondation cartier-bresson

« Je pense que mes photographies sont des éléments du roman que je suis en train de composer ».

Chroniquer William Eggleston, c’est comme chroniquer Degas… après tant d’années passées, l’artiste est devenu une « icône ».  Incontournable, il a forgé l’œil et le talent de jeunes photographes qui sont ensuite devenus moins jeunes et qui ont continué sur le chemin de l’ancêtre. Parmi ses pairs, Meyerowitz, Diane Arbus, saul leiter, Garry Winogrand. Tous ceux-là qui ont fait de la photo de la vie de tous les jours, spécialement dans les grandes villes, un passage nécessaire, la source de nouvelles visions, l’opportunité de cadrages nouveaux et plaçant un regard différent sur les hommes, les rues, les objets.

En peinture, une révolution tranquille s’est opérée avec les Courbet, Manet, Cézanne etc qui ont renversé la charge de la preuve de la représentation, transformant le sujet le modèle, les groupes de personnages, les vues même de la campagne en objets purs d’une représentation où les corps ne parlent plus des êtres mais sont transformés en supports abstraits du regard, où les objets eux-mêmes se voient attribuer une personnalité au moins aussi forte que des demoiselles étendues sur l’herbe ou que des vagues saisies dans le plus fort de leur déferlement. La photographie a connu cette révolution elle aussi, quand il est devenu urgent pour les photographes de rendre compte non pas seulement des hommes et des bêtes qui les entourent, de leurs faits et gestes, non pas seulement des beaux sites, des montagnes et des champs (avec ou sans le geste auguste du semeur). Aux Etats-Unis la photographie a eu besoin aussi de quitter l’univers moralo-documentaire de l’entre-deux guerres ou celui des héroïsmes de la seconde guerre mondiale. D’autres choses étaient là qui méritaient d’être montrées et c’est le mérite de quelques découvreurs comme Eggleston d’avoir libéré le regard et de l’avoir posé sur des thèmes « sans importance », comme si, objets ou passants dans la rue, avaient plus à dire, à représenter, à montrer aussi que les belles attitudes et les regards lourds portés sur des avenirs incertains.

Peut-être ces photographes américains dont Eggleston fait partie ont-ils réinventé la photo, usant de techniques de représentation très solide et ne s’en départissant jamais. Ce ne sont pas des photographes au hasard des shoots et à a la bonne fortune des effets d’ombre et de soleil. Ce sont des artistes qui pensent leur œuvre au sens le plus profond de la création artistique. Ce qui advient sous leur regard est doublement traité, et à l’occasion de la prise de vue, où est décidée la façon de prendre, et à l’occasion du choix du négatif et dans celui-ci de la partie qui vaudra d’être retenue.

Parmi les photos présentées par la Fondation Cartier-Bresson, les premières qui viennent au regard marquent par la rigueur de leur cadrage, par une mise en page rigoureuse, qu’il s’agisse de photo d’intérieur comme celle de l’ampoule suspendue au plafond (on notera, pour la petite histoire, que ce sujet est repris sans cesse par les photographes de toutes les « écoles » tout autant que les peintres « classiques » ne pouvaient s’empêcher de « faire » une « Suzanne au bain » ou une « Danaé, recevant sa pluie d’or » !!!). L’irruption du quotidien est, à cette occasion, si manifeste, sur une base réduite à une expression si simple, qu’on comprend à quel point nouvelle vision il y a : un peu plus loin la photo d’un « pack de lait », d’une « machine coca-cola » ou d’un « gâteau » illustrent parfaitement ce propos. C’est ainsi que les héros ne sont plus les conquérants d’Iwo Jima, ce qui mérite considération se trouve dans notre environnement immédiat.

Il vient aussi de ce regard nouveau des rapprochements avec la peinture « hopperienne » : un bar à Memphis, KFC, le restaurant la nuit, les pompes à essence dans los alamos. Décors ou absences ? ou bien pourrait-on dire qu’un décor est une fausse présence ? la réalité c’est que c’est bien dans ce décor que se meuvent des hommes et des femmes ou se sont mus, parce que les pompes à essence paraissent bien vieilles, comparées à leurs homologues « Hopperiennes ».

Le coup de tonnerre que provoque Egglestone dans l’univers de la photo, viendra de son traitement de la couleur. Untitled 1971 est une photo-programme. Entassement d’éléments destinés à composer un panneau publicitaire de grande taille, ils sont montrés dans un désordre « ordonné » et composent dans un combinaison complexe de couleurs et de formes, comme une image entre abstraction et lettrisme. Plus rien de ce que sont ces éléments publicitaires et à quoi ils sont utiles n’a d’importance : comme aux beaux temps du Cubisme des Gleizes, Metzinger et Braque, ils disparaissent comme composants d’une nouvelle réalité. La photo disparait en tant que présentation d’un monde « réel » et se fait « découvreuse » et « montreuse » d’une autre réalité.

Couleurs et objets du quoditien transforment les objets et les transmutent en sujet à part entière : la photo devient œuvre d’art et quitte le champ réduit de l’information et de la signification. « Pink Bathroom » dont l’audace est forte, contrastant le jaune vif d’un alignement de bigoudis avec le rose le plus « rosy » de l’ensemble de la salle de bains,  fait passer le champ d’expression de la photo dans un autre univers à l’instar des images de Degas, des femmes dans leurs Tubs, et celles de Bonnard pour la peinture. 

La tendance à construire la photo qui conduit celle-ci toujours davantage vers moins d’information et davantage d’expression artistique est bien marquée par la photo d’une voiture rouge et blanche : construction impeccable, la masse de la voiture alourdie de ses couleurs et exactement contre-balancée par une mare d’eau dont la forme est aussi anguleuse que la voiture elle-même.

Lorsque Eggleston photographie des personnages, ceux-ci paraissent être « objets » posés, comme la série de bigoudis de « pink bath room » « women’s hairdo in a dinner ».

Parmi ces photos en couleurs qui illustrent bien le travail du photographe, l’une donne une démonstration de ce souci de mise en forme et en page tendant vers l’abstraction pure : dans Hotelroom with fluorescents », une barre lumineuse blanche sur fond d’ameublement marron foncé. La barre, informe, sans contours précis, impose sa présence avec une telle force que la chambre ne parait conçue que pour la mettre en valeur. La boucle est bouclée, la photo quitte toute représentation, le photographe extrayant un élément de son sujet et en faisant la clé de voûte de l’image, reconstruit ce que la photo va présenter.

 

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