Degas, le corps nu.

 

 

 

 

 

Degas….

 

Le nu, au musée d’Orsay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tant d’écrits, tant de commentaires et par les plus grands, sur Degas, son art, sa peinture, sa sculpture, ses dessins.  Est-il besoin d’en ajouter ?

Au surplus, l’exposition est à ses derniers jours. Finie le 30 juin. A moins qu’on joue les prolongations.

 

Eh bien, justement ! Si vous ne l’avez pas vue, vite, il faut y aller. Ne serait-ce que pour se remettre dans la tête, des tableaux, des dates, des coups de génie.

 

Il faut y aller aussi pour réfléchir sur le saut que Degas a fait faire à la peinture. Aux Venus de carton pâte qui finissait par envahir les musées, aux grandes machines à thèmes pour expositions universelles, il a substitué, l’anti-histoire édifiante, l’anti-récit épique et l’anti-Vénus. Les champs de bataille aux drapeaux déchirés deviennent des chambres de passage aux draps en désordre. Aux objets de mémoire et de culture, aux Vénus qui sortent de l’onde, aux Salomé, aux Léda, aux courtisanes, aux esclaves dont les corps resplendissent dans des vasques de marbre, ils substituent des sujets de la vie et de la ville,  femmes banales déformées par  leurs vies de caniveaux, résumées par leurs croupes au-dessus de tub en étain, frottées d’éponge informes.

 

Les héroïnes sont des prostituées, banales, tapineuses. Celles qu’on paye pour qu’elles se montrent et se livrent. La lie de la féminité étalée comme une marchandise sur des lits pareils à des étals. Il a substitué à Vénus qui sort de l’eau, à Suzanne qui se baigne, à Bethsabée qui patauge dans sa piscine, une femme à sa toilette, dans le plus intime de ce moment.  Aux peintures qui s’imposent au regardeur et le domine, aux angles de vue qui pose l’œil de ce dernier à raz de la perspective au pire, au centre du tableau au mieux, il a substitué, le regard plongeant.  D’où vient que le peintre ait pu choisir pareils axes pour placer son dessin ? D’où vient qu’il ait portraituré de haut ? Etait-il donc sur une échelle pour tracer la baigneuse et ses contorsions hygiéniques ?

 

Degas oblige aussi le regardeur à se positionner. La baigneuse est vue de haut, parce que le regardeur est en haut ? Ou parce que Degas l’oblige à quitter son fauteuil ? Ou parce qu’il lui interdit son attitude de regardeur d’exposition. On peut voir un ballet depuis l’orchestre en contrebas, la contre-plongée n’y est pas étonnante. Pensez aux Saint Sébastien dont la représentation était souvent placée fort haut au dessus des têtes des fidèles! De même que son inverse, la vue de la scène depuis le poulailler, depuis la cage de scène, dans les cintres, parfaitement plongeante de haut et de très haut. Degas, comme Toulouse- Lautrec ont aimé ces angles de vue et les ont exploités quand leurs confrères impressionnistes ne s’en préoccupaient pas trop.

 

La règle est cassée parce que les corps dénudés au bain de Degas sont vus exactement comme s’ils étaient en exhibition sur une scène d’où on pourrait choisir une vue plongeante ou une contre-plongée. Suzanne dans son bain ne saurait pas trop comment se comporter. Les vieillards se sentant vus de haut penseraient peut-être à l’œil divin et s’abstiendraient, ruinant ainsi des siècles de représentation haute en couleur ! Cassant la règle du sujet, posé hors de tout héroïsme, dans une attitude vulgairement banale, qu’il présente sous des angles de vues « spectaculaires », Degas, renvoie la peinture à la pure représentation, sans autre sens que celle qu’elle porte en elle-même. Il pulvérise la tradition venue en droite ligne de la Renaissance.

 

Au milieu de toutes ces baigneuses, il en est une, « le Tub, 1896 » qui est un tableau programmatique. Comme sont pour Courbet « les jeunes filles au bord de la Seine » ou, pour Manet, « le déjeuner sur l’herbe ». Révolutionnaire ? Au moins extraordinaire. A la fois dans l’axe, plongeant presque absolument. Dans la composition d’ensemble où le cercle du Tub, vient se combiner avec le rectangle d’une table de toilette vue de haut. Inscription du corps en courbe dans le tub en courbe, tangentant le plateau supérieur de la table, plan droit, forme rectangulaire. Et, au mépris de toute perspective, pot à eau et cafetière posés de face à l’encontre de la vue plongée, comme participant d’un autre espace.

 

Il faut aller voir Cézanne pour trouver pareille déconstruction-reconstruction de l’espace. Et si on voulait rapprocher davantage les deux génies, il faudrait s’essayer à dire que la peinture au couteau de l’un a son pendant dans l’usage du pastel par l’autre.

 

La technique ici mérite qu’on s’attarde un peu. Le pastel et le fusain sont utilisés par opposition à  l’huile. Goût pour l’inachevé ou reniement du « lisse » et de la touche finale ? Frappante surtout dans cette création d’un espace flouté, incomplet, imprécis, est l’expression du temps qu’on saisit. Une photographie floue, bougée n’aurait pas aussi bien rendu que ce moment saisi n’est qu’une parcelle de temps dans la durée d’une action. Ces crayons, leur course sur le papier ou la toile, leur application, par rayures courtes ou longues donnent aux corps et aux membres leur animation et leur dynamique.


Grands traits qui font trame et tracés courts et nerveux qui s’entremêlent. Comment aussi ne pas penser au tissage. Vous avez dit « révolutionnaire » ?

 

Mais au fond tout ce qui vient d’être dit touche le Degas que je connais bien et que j’admire depuis si longtemps.


A l’occasion de cette exposition, j’ai découvert un Degas que je ne connaissais pas. L’auteur des monotypes à l’encre noire. Les corps tracés à coups de crayons et de pastels, nerveux, précis et opiniâtres vivant de couleurs parfois criardes souvent douces, fondues les unes avec les autres, pour donner vie, relief, mouvement, sont là dans les monotypes, noirs, formes imprécises qui émergent de la nuit. Qui ne l’ont pas quittée aussi. Eux aussi ont été trouvés dans des bordels ou dans des cabinets de toilette. Les formes qui émergent du noir de l’encre se lavent et se peignent, tous détails perdus, anéantis par les clairs-obscurs.


Les épreuves sont chargées de fusain ou de pastels et aussi grattés, parcourus des griffures blanches d’un couteau ou d’une pointe qui arrachant le noir de l’encre a révélé le support en papier. Parmi les plus belles, cette « Femme nue se coiffant » combine des audaces de chambre noire. Entre contre-jour et forme stylisée, massive et sombre, qui brosse une chevelure noire, grattée de blanc sur un décor frotté.


Toutes les audaces de Degas, de sa peinture et de sa sculpture, se retrouvent dans une atmosphère incroyablement dramatique et dure. La proximité avec la photo contemporaine est fascinante. Si on cherche une raison d’aller voir cette exposition, celle-là est la meilleure. 

 

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