Joaquin Collado, Direccion Prohibida

Joaquin Collado,

A la galerie Plac’art Photo

12, Rue de l’Eperon 75006 Paris

 

 

Je n’ai pas une passion débordante pour la photo documentaire. La question n’étant pas de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise sorte de photo : la photo documentaire documente et, de ce fait, prend une bonne part de son intérêt dans ce qu’elle représente justement. A ce titre ou bien, elle documente efficacement et si le sujet n’est pas passionnant, elle ne le rendra pas davantage enthousiasmant. Si, en revanche, il y a dans le sujet, une lumière, une aura, une présence particulière alors, la photo documentaire peut verser dans un autre univers celui de la représentation artistique. En peinture, c’est ce qui distingue le fameux cuirassier blessé de Géricault d’une banale représentation de bataille.

Certaines photos de reportage, souvent de guerre, dépassent la vision limitée du document, soit parce que les conditions de la prise de vue transfigurent ce qui est photographié en une autre vision, (Capa, le débarquement) et propulsent le regardeur dans un autre monde. Je pense aussi à cette photo saisissante du soldat prostré, halluciné prise par Don Cullin et aux photos de Stanley Greene en Tchétchénie. C’est que la mort rode. Que l’essentiel est bien là, qui hante les regards, déforme les corps et vide les yeux inutilement tournés vers les cieux.

 

Dans d’autres cas, le photographe, confronté à un sujet apparemment banal, sans plus de richesse artistique que n’importe quel autre sujet, découvre qu’il n’en est rien et que le manque apparent d’intérêt vient de notre regard. A mieux y regarder, les choses pourraient s’animer et s’enrichir. La passion pour les machines les plus rébarbatives qu’ont déployée certains photographes de l’entre-deux guerres est là pour témoigner de cette transmutation. (Germaine Krull, Florence Henri).

 

Rien n’est plus inintéressant dans ces cas-là de s’exclamer que la réalité dépasse la fiction : la vérité est que le photographe a fait émerger un autre monde et que c’est ce monde-là que sa photo documente.

C’est très exactement le sentiment que m’a inspiré la belle exposition des photos de l’espagnol Joaquin Collado.

 

Comme quelques très bons photographes de l’après Seconde Guerre Mondiale, voire de véritables artistes, Joaquin Collado a photographié sous le manteau, à la sauvette, à une époque où le franquisme sévissait et où la photographie était sérieusement encadrée. Ne photographiait pas qui voulait, ailleurs que dans le cercle amical et privé de la famille et de ses lieux reclus. Pourtant, le goût de regarder, le désir de mieux voir, de mettre à jour des scènes, des gens, des choses ont poussé les talents.

 

Des photographes amateurs ont pris le relai en quelque sorte de tous ceux qui ne pouvaient s’exprimer librement. Ils travaillaient durant la semaine, comptables ou fonctionnaires ou ingénieurs ou tous autres métiers. Les week-ends, ils partaient à la découverte. Ils ne photographiaient pas à « caméra découverte », mais en usant de trucs pour prendre un cliché sans être vus. Le résultat dans le cas de Joaquin Collado ce sont des photos, vite prises, bien prises, photos prises au jugé, instinctives, qui donnent des vues originales.

 

Quel rapport avec le document ? Justement, il y en a un, qui tient, dans le cas de cette exposition au thème choisi : on m'explique que ces photos sont prises, le "jour des hommes", dimanche ou week-end, moment, privilégié pour les « hommes », moment où ils se regroupaient dans les rues du « barrio chino » de Valence, le quartier chinois, le quartier et ses alentours, et se tenaient comme rassemblés, comme à l’affût, comme pour une parade aussi. Parade de la masculinité.

 

Aucune recherche dans ces photos. Des images simples. Prises simplement. A l’arraché. Pour garder sur la pellicule le vécu et le souvenir de cette forme de manifestation sociale, culturelle. Pour en témoigner.

Joaquin Collado a photographié cette étrange cérémonie informelle des hommes dans la rue, les visages graves, le regard lointain, fixé vers des lignes closes dans les rues étroites de Valence. Ce pourrait être un travail d’ethnologue, attrapant les signes, captant les visages, les montrant durcis, ce sont des hommes, la moue dédaigneuse, ce sont des hommes, le regard absent ou entre deux pensées, deux désirs, deux invites, ce sont des hommes parmi d’autres hommes dont les regards sont de la même sorte. Moment surprenant. Moments surpris, comme d’autres ont aimé photographier les métiers, ou les processions religieuses, ou les danses chamaniques autour des brasiers.

 

Document dans tous les sens du terme. Pris vite et sans recherche autre que le sujet, les plans ne sont évidemment pas impeccables. Le cadrage peut être parfois de guingois. Ce qui était visé peut avoir été « raté » : telle cette photo qui se trouve partiellement obscurcie par un fantôme noir en premier plan, un imperméable qui s’est interposé au moment fatidique.

 

Parmi les photos qui sont exposées, l’une montre un homme qui esquisse ce qui ferait penser à une gigue, un pas de danse essayé, à moins qu’il ne s’agisse pour cet homme que de se détendre les jambes. Dans une autre image, les hommes sont alignés, comme à la parade, droit, bien campés sur leurs jambes, prêts pour une longue station. Comme des hommes.

 

Bien entendu, il ne faudra pas chercher dans ces photos, les subtilités des dégradés de gris, ni le côté poussière argentique qui fait quelque fois plus pour la photo que le photographe. Malgré les risques que comportait la prise de vue, il n’y a pas de flouté. La question qui se posait à Joaquin Collado n’était pas là. Parfois, comme à la guerre, il faut se contenter du « moment décisif » et s’y tenir.

 

Belles photos dans une galerie riche en documentation. 

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