Marc Cohen au BAL. Ce qui reste des jours

Quel sens y-a-t-il à rédiger le compte-rendu d’une exposition qui est achevée depuis longtemps… On peut, indirectement se proposer de dire tout le bien qu’on pense du lieu d’exposition : le BAL, Impasse de la Défense (cela ne s’invente pas) dans le XVIIIème arrondissement. Une magnifique exposition d’Antoine d’Agata, une autre de Paul Graham, celle-ci de Mark Cohen, enchaînement passionnant, choix de qualité, commentaires intelligents. S’ajoutent à l’espace artistique, une bibliothèque remarquable… un programme pédagogique… Il y a donc un sens à rédiger ce compte-rendu.

Et il y a un sens à parler de « Dark knees » thème de l’exposition que le BAL a consacré Mark Cohen. Les genoux noircis ? Ou bien, « ce qui reste des jours ? ». C’est le titre que j’aimerais donner à cette chronique d’une exposition passée.

Dark knees est une photo : les genoux noircis d’un ado, d’un jeune enfant. Les photos de Mark Cohen viendraient du Street Art, photos prises dans la rue, sans intention autre que de saisir un instant, un sourire, une devanture, la main d’un enfant, un cadavre encore chaud sur le trottoir après une rixe. Il va, dans les photos de cette exposition, un peu plus loin que cette recherche « street » entre spontanéisme, photojournalisme et surréalisme. On n’y voit pas de passants, de chauffeurs de taxis, de devantures rigolotes ou inquiétantes mais des morceaux de toutes ces choses et de tous ces gens qu’on croise, sur lesquels on bute. Photos de traces, des objets et ce qu’il en reste, ce qui vient et passe, ce qui n’a aucune importance et qui, pourtant, est ce qui vient et passe dans notre vie que nous ne voyons pas. Que nous ne voyons que lorsqu’un moment d’abandon, de tristesse, de réflexion, conduit le regard à se chercher des supports, de points de concentration, un moyen de ne pas regarder autour et de disparaître.

 

Corps, objets, silhouettes tronquées, gestes inachevés, mouvements entamés, le T-shirt en chiffons, le soutien-gorge abandonné, le mouchoir en papier pris au flash valent image tout autant que : le garçon qui tord son T-shirt, l’homme qui apparait, son menton et sa main, à la vitre d’une auto.

Où est le beau ? Où est le sujet ? Qu’est ce qui fait qu’on photographie ? Pourquoi, moi, photographe qui photographie ? Que montrer à tous ceux qui veulent croire que j’ai photographié quelque chose. Mark Cohen s’est dit surréaliste. Je veux bien penser qu’il y ait cru. Je ne suis absolument pas convaincu d’avoir vu les photographies d’un surréaliste.

 

Les morceaux de pain valent la prise de vue autant que les dents cariées et déglinguées de l’homme qui rit, autant que la cosse de petits pois qui traîne une allure d’insecte sur la neige. Les mains se révèlent et se cachent, main nue entrecroisée avec la main gantée, main qui tient une feuille, main de l’enfant dans la main de l’homme.  

 

Mark Cohen veut-il montrer que les objets vivent même après qu’ils ont été abandonnés, qu’un nœud de ficelles prend une dimension mémorielle et esthétique ou bien, livre-t-il un discours intime où la photo devient support du souvenir d’un passé trop présent ou d’un appel à pulsion sauvage ? C’est cela même : ce regard n’est pas porté sur le monde, il est conscience d’un monde intérieur portée par un regard. Le photographe saisit ce dont se nourrit son inquiétude. Choses et brindilles,  poire sur une couverture, soutien-gorge, regard d’un enfant et la main de l’ homme qu’il sert si fortement. La fille à l’envers qui, à l’envers, regarde si intensément l’objectif. Quelques regards que n’a pas pu éviter Mark Cohen ? En effet, le plus souvent ses photos de visages sont fragmentaires et ne donnent pas à voir les yeux, les corps ne sont représentés qu’à moitié. Dans la photo du Garçon agenouillé, seuls les genoux et les mains constituent un objet photographique. De la fille qui se protège d’un flash, on ne voit que ses cheveux et un tronc, un poteau énorme qui occupe la moitié de la scène. Et s’il est une merveilleuse « prise » c’est bien celle de la « photo bulle » où, derrière la bulle, une fille qu’on voit à peine, qui a fait la bulle.

Portée par les objets et des morceaux de silhouettes, des visages coupés, Mark Cohen, l’est aussi par la couleur qu’il manipule avec efficacité : barricade de planches rouges, sauts à la corde Rose sur pantalons violets, le maillot de bain jaune. Fille avec une batte de base ball.

 

Il y a beaucoup de surprises dans la photo de Mark Cohen, effets architecturaux, objets représentés, postures saisies, constructions, photo très structurée. Mais pas de surréalisme ! Une méditation.

 

 

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