Alice Springs, un monde de merveilles ?

Paris le 28 septembre 2012

 

Les gens aiment les belles histoires. Ça doit venir de l’époque où, enfants, on leur racontait « il était une fois … » : les pauvres pouvaient devenir riches,  les fées étaient là avant les socialistes pour rétablir l’égalité et Cendrillon,  agent de propreté, avait des chances dans sa besace…


Même la femme, l’épouse, la moitié d’un photographe pouvait un jour sortir du bain et être révélée. Et même impressionner. Après avoir été émulsionnée. On le lit dans les charmants petits papiers distribués par la MEP. Et, en plus, elle se prénomme Alice, la femme du photographe. Incroyable : une aventure merveilleuse qui démarre en trombe, par hasard, et qui va révéler au monde émerveillé, y compris au roi de cœur, qu’une étoile est née !


Révélons donc l’étoile révélée au monde. C’est la femme de Newton. Pas le Newton Grave. Newton, le photographe. Le hasard ? Newton-le-photographe a reçu une commande. Il tombe malade. Une sale grippe. Impossible d’appuyer sur un déclencheur. Impensable qu’il puisse tenir debout derrière même un trépied. Alors, crypto, sans le dire à personne, et surtout pas à son commanditaire, il dit à sa femme « vas-y, shoote les photos et reviens ! ». Quand on lit ça dans Sophocle, on a du mal à croire que c’est vrai. Dans la vie d’aujourd’hui, on sait que c’est possible. Grace Kelly, par exemple, on lui dit « vas te reposer à Monte-Carlo ma princesse ! Devinez qui revient : une Princesse ». L’incroyable est devenu crédible. Alice, donc, la femme-du-photographe est entrée au Pays des Merveilles. Elle a photographié à la place du Chapelier. Et elle est devenue, d’un seul coup, photographe.


Pas une simple photographe ! Elle est devenue une grande Photographe. Elle a pris un nom anodin. Pour qu’on ne se méprenne pas et qu’on ne pense pas qu’elle pouvait avoir un rapport avec le Grand Photographe, Helmut N. C’est une question d’éthique. Un peu comme Berthe qui tient à rester Morisot ou Gentileschi qui mute en Artemisia.


Et alors, elle photographie.

Depuis que ce petit article a commencé, on a doit avoir l’impression que de l’ironie a été dispersée ça et là, en petites doses parfois ou à la louche, plus souvent. Il ne faut pas le croire. Car, Alice Springs, est une bonne photographe.


L’exposition de la Maison Européenne de la Photographie donne à voir ce que quelqu’un de talentueux peut faire. Elle donne aussi à voir que le talent universel n’est pas un sous-produit miraculeux d’un talent particulier.


Alice Springs, photographe de mode et de publicité, est tout simplement éblouissante. C’est de gaieté, de spontanéité, de vie qu’il faut parler. Avec d’autant plus de plaisir que ce jour-là, la MEP montrait les travaux de deux photographes de la joie de vivre. Claude Nori dont on parlera plus tard et Alice Springs.


Les  photos de mode d’Alice Springs, son travail pour un grand « coiffeur » et son travail plus généralement pour la mode sont des merveilles de naturel. C’est une chose que de savoir photographier la nature, c’en est une autre que de savoir rendre le naturel d’une attitude, d’un comportement ou d’un message. La photographie de mode peut être parfaitement sinistre parce qu’il ne s’agit pas dans l’esprit des « modistes-couturiers » de mettre en valeur la Nature, mais l’antinature : le vêtement de couturier. Bien sûr le mannequin joue un rôle. Et même les mannequins peuvent parler, chanter et faire des tas de choses. Il n’en est pas moins vrai que les photographes de mode parlent rarement de la vie, des sentiments, des joies et des chagrins. Ils parlent rarement de la beauté. Là n’est pas leur sujet. Ils doivent respecter une commande et contribuer à communiquer sur une forme, une façon, une couleur. Ils ont pour job de créer des conditions extrêmes pour faire vendre. Il ne s’agit pas de créer mais d’attirer. Ni de faire émerger une vision nouvelle de l’Homme et de la Femme en société, mais de les coloriser, de les carrosser en fonction d’une possible évolution de la société. Ce n’est pas le dessin de Vanden Plas qui donne à voir un monde nouveau mais la planche à dessin où se compose le moteur à explosion.


Il est des photographes qui parviennent à imposer un autre regard. Helmut Newton photographiant pour Courrèges avait su casser des codes et faire entrer dans un style, un esprit. Il avait su révéler, en photographiant pour Saint Laurent, une conception artistique, un créateur et non pas un simple modiste.  Alice Springs, photographiant pour mettre en valeur les talents d’un coiffeur ou pour parler de la mode dans un magazine, a réussi une chose rare : montrer gaieté, humour, drôlerie, joie de vivre. Fallait-il que pour vendre tout ceci soit montré ? Fallait-il pour mettre en valeur coupes de cheveux, couleurs et mèches envolées, montrer des femmes jolies, belles, surprises, furieuses, amusées ? La pub a-t-elle fait vendre davantage de coupes de cheveux au coiffeur ? On n’en sait rien. Ce qui reste, c’est que le commanditaire a laissé une photographe faire exploser la gaieté de vivre, comme très, très rarement, les photographes savent le faire. Intelligence des mises en scène, jeux subtils avec les mannequins transformés pour l’instant d’une photo en actrices de mode. Finesse d’un jeu où le metteur en scène, Alice Springs sait faire jouer ensemble des acteurs-choses et des acteurs-femmes qui sont pourtant en général en compétition : les vêtements, les coupes de cheveux et les mannequins.


Alors, pourquoi ces commencements à l’acide ? Pourquoi avoir moqué la naissance d’une photographe, sensible et intelligente qui, en outre,  non contente de son propre talent, s’est faite défenseur de l’œuvre d’un mari Grand Photographe.

Ce n’est pas parce qu’on sait rendre la vie et la faire belle et gaie qu’on sait l’extraire de personnages cultes ou des monstres sacrés. Ce n’est pas parce qu’on sait peindre des angelots qu’on est à la hauteur d’une « Visitation ». Voilà où cela fait mal. Voilà où Alice, devenant une grande fille, a perdu le charme qui lui permettait de s’infiltrer dans le Pays des Merveilles.


Alice a grandi. Elle est devenue une Grande Photographe. Par conséquent, les Personnalités fonçaient dans son atelier se faire portraiturer. Pas de chance : Alice a grandi. Elle ne fait plus de photos « par chance ». Maintenant, elle fait de la vraie photo de Grand Photographe. Et ses portraits, d’un seul coup, sont plats et vides. Ils sont bien pris évidemment. On n’ira pas dire qu’elle a soudain perdu la technique dont les fées avaient, à grand coup de baguette, rempli sa tête. Au contraire, elle montre beaucoup de technique dans ses portraits en pieds des wonderful people. Elle ne montre que de la technique. Sur tous ces portraits en pieds pas un ne parle d’autre chose que de pose. Elle a photographié des gens qui prennent la pose, en prenant la tête de ce qu’ils pensent être la bonne pose. Et…rien. Tout est en surface. Même un Mapplethorpe fait poseur. Il est posé debout et Alice-qui-est-devenue-grande doit dire « Attention ! Ne bougez plus !». Et il ne bouge plus. On le voit bien : on dirait qu’elle lui a fait le coup de la femme de Loth : il est figé saisi en train de poser.


On exagère. On fait de la critique sans savoir ? On dira simplement que n’est pas Gisèle Freund qui veut. Tout le monde ne sait pas que sous leur peau, il y a des gens, et que la vraie photo de portraits consiste à faire apparaître les gens et tout ce qu’il y a derrière leur peau. Pas uniquement leur peau.


Parfois, de vrais portraits jaillissent. Parce que des gens ont tant de choses en eux, parce que de leur peau et de leur tripes jaillissent  leur vie, la vie. C’est alors cela que le photographe saisit, qu’il le veuille ou non, qu’il l’ait calculé ou recherché ou non. Alice Springs livre ainsi, une admirable photo de Sonia Rikiel, belle, inquiétante, noire, acérée et profonde. A l’opposé, du blanc jaillit Bella Freud. Après avoir figé Mapplethorpe, Alice livre un vrai portrait d’humour, de désir, de provocation et d’insolence. Quand au portrait de Graham Greene, c’est une merveille de palimpseste. Alice était derrière l’objectif et il s’est passé quelque chose.


Pourquoi Alice a-t-elle grandi ? Peut-être n’est-il pas facile de vivre à l’ombre des grands monuments ?  

 

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