Depardon: hissez les couleurs

 

Depardon, un moment si doux.

Au Grand Palais.

Depardon est un grand photographe et je n’irai sûrement pas dire le contraire. C’est même un très grand photographe : il a photographié Moi-Président. Ce qui lui a valu, de la part d’un critique de caniveau, des remarques offensantes et déplacées. Hélas, qui se pose s’expose comme disait un grand photographe allemand du début du XIXème siècle. Photographiant, officiellement, à mettre dans toutes les mairies, c’est-à-dire entre toutes les mains, y compris les plus innocentes, un Président en exercice, le montrant en exercice, sautillant et remuant à ce point qu’on n’arrive pas même à le photographier en entier et que, pire, la photo finalement est floue, on prend des risques. Depardon est un homme à prendre des risques. C’est un grand photographe. Un artiste. Un photographe de témoignage et de documentation. Il est nécessairement un homme de risque. (Mais pas un risque-tout: c'est ainsi que la seconde photo officielle de François Hollande Président, en vacances, avec madame, n'est pas de Depardon. On ne peut pas tout lui mettre sur le dos. Même en arguant qu'il n'avait pas qu'à commencer).

C’est dit et on n’y reviendra plus.

« Hissez les couleurs ! ».

Pourquoi cette interjection à la limite de la franchouillardise ? Pourquoi, à l’occasion d’une exposition des photos en couleurs de Depardon, faire comme si on était sur un navire de la Royale ou dans un campement de l’armée française en Afrique… quel sens donner à ce cri « hissez les couleurs » ?

Bonne question.

D’autant meilleure que quand on considère et regarde la série « Glasgow », de couleurs on ne peut pas discuter. C’est gris. Gris à un point que le Gris lui-même n’aurait pas osé faire plus gris. Glasgow, vue par Depardon, est grise, noire, sombre malgré tout. Malgré le rose de la robe d’une petite fille qui n’éclaire pas du tout une perspective d’immeubles collectifs misérables. Glasgow est grise : la bulle rose du chewing-gum soufflée par un gamin de Glasgow n’illumine rien. Ni Glasgow la grise et ses entrepôts aux murs de brique qui s’allongent en perspectives infinies. Dans cette Glasgow, on peut voir des Bentley devant lesquelles un couple improbable se laisse photographier sur fond gris d’usines, d’immeubles collectifs et de masures. On entend Patricia Kaas chanter « les riches ». Gris c’est gris. Les nuages noirs sont-ils sortis de la cheminée d’usine, qui pointe haut vers un ciel lourd et crache des cendres blanches ? Depardon nous livre son Glasgow pied et poing lié. Les photos qu’il prend de cette ville, dans l’exposition « un moment si doux » doivent appartenir à la part obscure de la force. Elles sont noires ou d’un gris qui appelle le noir. Point de couleurs dans le gris, du rose peut-être, ou de l’orange. Les robes, les bulles de chewing-gum et les casques. (en Ecosse, les casquettes ne sont jamais orange). Tout au fond d’une photo, on voit deux feux rouges qui parviennent à trouer la nuit. « il a deux trous rouges au côté droit ».

 

Pourquoi prendre tout ce temps pour présenter une série parmi d’autres ? la bonne raison est que c’est bien le seul groupe de photos qui ne présentent rien de lumineux ni de colorés. Elles sont là, au premier rang, lorsqu’on démarre la visite. Pourquoi ? Pour rappeler que Depardon s’est livré à beaucoup de photos noires et blanches. A la photo argentique ? Ou pour créer le contraste avec une œuvre très colorées.

 

Car, une fois Glasgow passée… on hisse les couleurs.

Depardon, dans cette exposition, c’est la couleur reine. Il faut pourtant parler avant toute chose, avant l’essentiel, qui est la couleur, de la fantastique technique de Depardon. On imagine le nombre de photos prises pour arriver à certains niveaux de perfection dans le cadrage, dans la profondeur des champs, dans la luminosité. Ne serait-ce que les photos de Glasgow : parmi elles trois photos sont exceptionnelles, à la robe rose, à la bulle de chewing-gum, au couvre-chef orange ; dans tous les cas, l’essentiel de la méthode photographique est là. Sens de la perspective, équilibre du cadrage, contrastes noir-blanc, couleur-anticouleur. En aucun moment on surprendra Depardon en inélégance de forme. Et si on peut ne pas aimer la façon de photographier, ce ne sera jamais pour un laisser-aller dans le travail du photographe.

Dans cette exposition, ce n’est pas une injure que de dire « hissez les couleurs ». C’est exactement l’interjection qui vient en regardant les photos de Depardon. Bleu, rouge, ocres. A ce point de couleurs que le tremblement de terre du Pérou en devient photogénique. Tout est couleur. La ferme du Garet, propre et lumineuse avec ses couleurs à elle… car en dehors du 14 juillet, dans les fermes françaises, on ne voit que les couleurs de la terre chaleureuse… A Beyrouth aussi, les couleurs fécondes de Depardon sont refoulées. Les images qu’il tire du Liban sont à la couleur du rien qu’il est en train de devenir. Pas de chambres d’amour ici, mais des débris fort élégamment disposés. Photogéniques.

 

Bleu, blanc, rouge, partout !!! Dans les grands formats la couleur est mise, où qu’on soit, en Ethiopie, au Chili, au Pérou, à Honolulu, dans l’Hérault en France. Le bleu du drap de bain sur la plage de l’Hérault répond au bleu du mur à Tarabuco en Bolivie. Et ainsi de suite, le rouge des caisses emportées par une voiture vue de l’arrière, ne sont-elles pas les sœurs du décor rouge installé pour mettre en valeur, le blanc immaculé du costume et des chaussures, d’un Ethiopien, traversant une place.

Croyez-vous à l’universalité des choses humaines ? Allez voir Depardon. Il s’en fait le metteur en scène dans toute la simplicité qu’universalité devrait toujours déployer. Toute une série d’intérieurs, hôtels, chambres, bars, boutiques, places de ville et chaises de restaurants, sont là pour nous dire que tout est pareil à qui veut bien le regarder et dès lors que c’est coloré. Dans cet ensemble de photos, les cadrages sont tous magnifiques, aucune faute, la gazinière est photogénique.  S’il y avait des personnages, tout ceci aurait un petit air d’Hopper.

A force de couleurs, il peut venir du kitsch… mais on ne le dira pas. Il est toujours plus intéressant de chercher les références. Ou les challenges. A Harrar en Ethiopie, une photo avec double perspective. Escalier à gauche contre rue à droite. Il ne manque plus qu’une petite fille qui gambade. A qui pensez-vous ? Et puis, ici et là une parenté avec le street art américain. Une parenté ? Street art en Bolivie ? On trouve une parenté très étonnante avec Paul Graham : s’installer là et photographier la vie en train de se dérouler. La fille aux chiens. Mais aussi, ces photos, belles, intéressantes, dans la rue, zébrée d’ombres, colorées de robes et de manteaux rouges, rouges, rouges. Pourquoi penser à d’autres photographes ? Pourquoi penser à Smoke ?

Que de couleurs à Paris, bd du Port Royal ! Que de rouge dans les photos « grand format » ! Au Grand Palais, on a hissé les couleurs de Depardon, les couleurs de la vie. Au Grand Palais, claquent les couleurs, universelles. Tout est pareil quand il y a encore de la couleur.

 

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