Canaletto à Venise

 

 

 

CANALETTO à Venise.

MUSEE MAILLOL.jusqu’au 10 février 2013.

 

Pourquoi à Venise? Vous interrogerez-vous: parce qu'il a vécu à Londres, pardi!  

 

 

Canaletto c’est le peintre qu’on aimerait avoir pour gendre. De bonne famille, bien que peintre. De la peinture comme il faut. Pas de cochonnerie ou équivalent du porno-soft. Pas d’excès religieux. Il a fait de la peinture comme les belges feront plus tard de la bande dessinée. Ligne claire.  De la lumière qui vient d’on ne sait trop où. Pas d’ombre pour compliquer « la lecture de l’œuvre ». Des petits personnages si typiques et charmants. Et puis, les gondoles. Et les palais le long du Grand Canal.  Monsieur Canaletto prenait la peinture et les « regardeurs » au sérieux. Et il savait tout faire. Du petit et du grand. Du moderne : dans le goût international.

 

Il est vrai que la peinture de Canaletto n’a rien de choquant. Ce sont des vues de Venise, encore des vues de Venise, toujours des vues  de Venise… L’exposition a un mot savant pour évoquer cette peinture essentiellement urbaine : « vedute ». A Venise, il faut le rappeler, pas d’arbres, pas de gazon, pas de prairies où paissent des moutons comme à Rome, par exemple, pas de pâtres ou de cultivateurs poussant l’araire sur un forum. Pour tout élément naturel, l’eau. Le reste n’est que construction urbaine,  bâtiments en tous genres où même les pauvres ont l’air de vivre dans des palais, où le linge qui pend aux fenêtres des uns renvoie aux velums sur les loggias des autres. Canaletto durant toute sa vie n’a peint que des paysages urbains et, en dehors de quelques exceptions, des incartades sûrement ou des «fantaisies» architecturales, il n’a peint que des constructions à Venise.


« Obsessionnel » ? Ce serait une fausse impression. Les peintres obsessionnels pullulent, il est vrai, mais Monsieur Canaletto n’est pas comme ces peintres qui peignent la même chose des années durant sous toutes les faces possibles et imaginables. Monsieur Canaletto ne s’est pas dispersé. Il a peint la même chose durant des décennies sous le même angle.  Il ne faut pas y voir quelque chose du type TOC. Canaletto a produit la même chose pendant des années parce que ça marchait. Qu’est-ce qui marchait ? « it’s economics stupid ! ». Canaletto était à la tête d’une entreprise dont le catalogue, très explicite, permettait d’acquérir du Canaletto sans bouger de chez soi : « Canaletto and Canaletto incorporated. Fabricant d’art. Notre spécialisation: Venise. A choisir sur  notre catalogue : vue du Grand Canal, avec personnages, sans personnage, avec gondoles, avec un, deux ou davantage, bateaux à voiles. Mais aussi, vue sur Saint Marc, la place et l’église. Avec procession ou sans. Ou le pont du Rialto. Vous souhaitez des magistrats en premier plan ? Cochez les cases appropriées ».

 

J’exagère ! Je caricature ! Je fais montre de mépris et d’arrogance vis-à-vis d’un des peintres les plus connus de Venise et peut-être même d’Italie. Un peintre qu’on reconnait à deux cents mètres sans se tromper. Raphaël n’est pas mal, mais, il y a des tableaux de Raphael qu’on pourrait attribuer au Pérugin (En général, tous ces Italiens passaient leur temps à se copier mutuellement. Avec Canaletto, pas besoin d’avoir fait des études. « Sans se tromper, c’est un Canaletto ». Et puis, pour vanter Venise quoi de mieux qu’un bon Canaletto des familles. On peut montrer que Venise "eh bien, vous ne le croirez pas! ça n’a pas bougé depuis trois cents ans". Même les Anglais étaient capables de reconnaître un Canaletto. Même les Russes en ont acheté.  L’entreprise Canaletto avait conquis des parts de marché à l’international sur les Hollandais et les napolitains qui étaient pourtant de grands producteurs pour les marchés export. Ils expédiaient partout jusque vers les pays émergents. Canaletto est venu et il a cassé les marchés.  

 

Sa réputation était internationale. Un duc anglais sans un Canaletto de deux par quatre (mêtres), en haut de l’escalier d’honneur de son « mansion » c’était comme un Russe sans un Jeff Koons dans son jardin ou un Américain qui aurait oublié de se payer un Warhol. Il faut dire que Canaletto avait un agent anglais et qu’il était très soutenu par des marchands qui prépayaient des commandes entières. Il n’est pas impossible que certains achats de vedute en masse, les mêmes vues du pont du Rialto, du grand canal, de la Salute, de la douane aient suivi la technique contemporaine du leasing comme on le fait aujourd’hui pour les achats de flottes d’Airbus ou de Boeing.  

 

Diriger une entreprise qui dépend des courants commerciaux étrangers suppose de la réactivité en cas d’inversion du climat des affaires.  Canaletto, a su pourtant faire face aux conjonctures négatives : il faut citer ici Wikipédia : « Suite à la guerre d'Autriche (1741-1748), son succès décroît à cause d’une forte réduction du tourisme européen à Venise. Malgré la collaboration avec Smith, Canaletto va séjourner à Londres afin de se faire un nom». Canaletto est donc un entrepreneur réactif et avisé, capable de planter là son agent et de filer à Londres pour être plus près du marché ! A Londres, Canaletto fera du Canaletto. Il avait probablement emporté quelques carnets de croquis. Donc, il a pu refaire des vues du pont du Rialto, de la place Saint marc, du Grand Canal…et même de Corfou sans bouger de son nouveau lieu de résidence.


Un vrai entrepreneur est un homme d’innovation : il en est une, promise à un bel avenir, qui vient de l’ancienne, très ancienne Camera obscura : son système de boîte optique. Il s’agissait d’un « appareil reflex » à l’envers. On ne se met pas au-dessus de l’appareil pour voir l’image, mais en dessous. Bien sûr ce n’est que bien plus tard en posant des matières photosensibles qu’on inventera la photo. En attendant, Canaletto pour mieux rationnaliser sa production va utiliser cet appareil. Il lui permet de modifier les points de vue d’une même scène, sans avoir à refaire intégralement un dessin. Ainsi, peut-il faire varier ses transcriptions d’un même monument, ce qui est prudent sur le plan commercial : lorsque Lord X invitait son cousin Lord y pour admirer ses dernières acquisitions le risque d’incident d’amour-propre était plus faible. Ils n’avaient pas tout à fait les mêmes Canaletto. Alors qu’avec Warhol, par exemple…

 

On finira ici cette chronique sur l’exposition des œuvres de Canaletto en rappelant que, comme tous les artistes, pour permettre à la classe moyenne de s’approcher de ses œuvres, il a multiplié les copies par gravure interposée.

 

Allons ! Si vous ne connaissez pas Canaletto, allez-y! Il y a ce qu’il faut chez Maillol et aussi, mais je ne les ai pas encore vus, chez Jacquemart-André. Attention, c’est bondé. Plein de gens comme il faut, notez ! Parce que Canaletto ça ne fait pas peur. Ça rassure. Ça montre bien que Venise est toujours Venise. Quand vous avez passé un certain âge, il est rassurant de se dire que tout ne part pas en morceaux. Si on est curieux, on doit y aller comme on doit aussi se rendre au musée des Arts et Métiers. Ça aide à comprendre l’industrie de l’art comme l’autre aide à comprendre la civilisation industrielle.

 

PS : Le Style de Canaletto se rapproche parfois de celui des peintres naïfs. C’est la seule explication qu’on puisse donner à sa façon désinvolte de rendre l’eau dans les canaux. C’est d’autant plus étrange, qu’à Venise en dehors des bâtiments, il n’y a que de l’eau. Peut-être l’eau n’intéressait-elle pas le peintre… ? Heureusement, il y avait des Bâtiments!

 

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