Françoise Huguier: "Virtual Séoul"

Pavillon Carré de Baudouin
121 Rue de Ménilmontant, 75 020 Paris

 

Prolongation de l'exposition Virtual Seoul jusqu'au 21 janvier.

Encore une semaine pour voir cette très belle exposition, intelligente, forte, lumineuse.

 

Françoise Huguier aime Séoul, les Coréens, et leur incroyable mode de vie. Incroyable à l’aune des yeux et des oreilles occidentales évidemment. Elle a rassemblé des images sur le thème d’un Séoul virtuel et l’a nommé « Virtual Seoul ». Curieux titre pour une exposition où les photos qui sont montrées ont toutes été prises « sur le vif ». Qu’y a-t-il là de « virtual » ?

Une fois de plus, la proximité entre français et anglais est trompeuse: virtual est si proche de « Virtue », quand virtuel est à des années-lumière de « Vertu ». Le « virtual » anglais est proche de sa réalisation, à deux doigts du possible, pas loin du réel. Le virtuel français énonce au contraire une distance avec la réalité, non loin du faux et du travestissement…

 

Ce serait un peu compliqué pour parler d’images ? Après tout, si on prend des photos n’est-ce pas parce que les mots ont parfois du mal à rendre compte du monde qui est là, sous nos yeux. « Virtual Séoul » serait alors le vrai monde que nos yeux voient même s’ils n’en croient rien. Le Séoul virtuel se montrerait, flot de lumières, postures et poses, comme s’il sortait directement d’un écran vidéo. « Perception vaut réalité »?

 

Cette ambiguïté des mots entre anglais et français, au sein même de la langue, dit le projet de Françoise Huguier. Qui est Séoul vraiment ? Il est vrai qu’elle nous en offre des images déroutantes. Est-on à Séoul ou dans une bonbonnière à taille humaine lorsque des figurines, poupées de porcelaine, des « Saxe » aurait-on dit hier, se prêtent au jeu de la pose, de la mise en scène et de postures théâtrales. Sortent-elles d’une toile de Jouy ou d’un papier-peint de chez Zuber, ces coréennes en pâtes d’amande ? Oui ! ce sont bien de jeunes « séouliennes » qui se mettent elles-mêmes en scènes et s’offrent, et nous offrent, une séance hors du temps, un virtuel XVIIIème siècle revu et corrigé comme le fit Sofia Coppola avec sa Marie-Antoinette. Allons plus loin : cette virtuelle reine de France, rentre enfin dans la réalité, grâce aux coréennes de Séoul, grâce à cette merveille de grâce, de délicatesse, quand la photo se fait pur récit, sans ombre, intemporel, a la recherche d’une suspension de temps.

Les macarons, on le sait bien en France, n’ont rien de Virtuel.

 

A l’opposé de ce récit d’un autre monde, le récit d’un univers d’écrans, de stridences et de couleurs violentes. Là aussi, pas d’ombres projetées et pour cause, pas de soleil, pas de source de lumière unique, au contraire, la lumière vient de partout, multiples, sous toutes formes, écrans, flashes, projecteurs, diodes, néons, qui colorent les corps, les visages et la ville toute entière. Séoul est donc vraiment Virtuelle, sans forme précise, rien qu’un halo de couleurs, que, de transparences en écrans, traversent des passants, des passagers de la lumière et des couleurs, des ombres illuminées et indécidables. C’est à Séoul, en effet, qu’aux tangibles boites de dragées « Marie-Antoinette » s’oppose dans le même temps, au travers des mêmes personnages, le flot des violences qu’on nommait autrefois cathodiques, images insaisissables.

 

Où sont-ils, hors de toute virtualité, les « Séouliens » ? Françoise Huguier est allée à leur rencontre. Photographe humaniste ? Il faut aimer les gens pour qu’ils veuillent bien s’ouvrir au regard, faire tomber le masque, ou mieux encore, se montrer, masqués, tels qu’en eux-mêmes ils veulent se faire voir. On peut toujours se dire que le photographe est en risque de ne saisir que ce qu’on veut lui montrer et pas ce qui est derrière, caché ou simplement intime. Peu importe! Finalement, le regardeur devra s’impliquer, choisir et accepter ou non la photo comme réelle ou virtuelle. Elles sont réelles ces scènes d’apprentissage de la mort. Quoi de plus intime ? Mais aussi quoi de plus irréel, virtuel, qui n’est pas là, au sens français ou virtual, qui est possible, au sens anglais ? Il n’y a plus de couleurs ici, mais des êtres qui s’adonnent à la dure tâche de passer de la couleur vitale à la monotonie du monde des ombres. Il ne s’agit pas de montrer ce qui va disparaître mais de montrer qu’on peut disparaître avec sérieux. La mort n’est-elle pas la seule chose certaine dans nos vies ?

 

Et puis, il y a la vie, la vie si forte, la vie si éclatante, à ne pas croire ce qu’on voit, la vie de Séoul, attrapée au passage, ou saisissante à ce point que Françoise Huguier, s’arrête, cadre et fait venir un tableau, une vedutte, une perspective.

 

C’est ici qu’il faut dire ce qui fait qu’un photographe est « différent ». Virtual Séoul n’est pas un documentaire sur Séoul, mais un regard sur l’esprit d’un peuple dans sa ville. L’art du photographe n’est pas de s’effacer et de laisser l’appareil choisir ce qu’il faut regarder, mais d’aller au-devant du monde, des gens et de les inviter à se montrer, à se dévoiler, même si ce dévoilement devient paradoxal et se propose sous la forme de quasi costumes de théâtres.

 

L’art de la photographe Françoise Huguier se déploie alors dans un goût pour la couleur, pour les combinaisons les plus complexes, il s’agit de montrer que le monde ne suit pas toujours les fameux principes de la « ligne claire ». La rue devient le réceptacle et le support d’objets du regard, les vitres ne séparent plus rien et provoquent même des télescopages d’images, les yeux flottent sur ces vibrations et vont se plonger dans celles des téléphones, smartphones, tablettes qui répètent les grandes scénographies lumineuses, mouvantes et colorées du métro et de la rue.

 

 

Très belle exposition pour une très belle œuvre d’une remarquable photographe et artiste française.

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