Gérard Rondeau, au bord de l'ombre

Gérard Rondeau ou capturer les images pour les faire revivre

 

La première photo de l’exposition de la Maison Européenne de la Photographie est un programme : un cadre de tableau, enveloppé, comme emmailloté, posé par terre, objet pur, objet dépourvu de sens, œuvre d’art protégée ou cadre purement utilitaire entouré du linge qui accompagnera une œuvre en transit. Très belle photo pareille à celle qui aurait pu être prise d’un « ouvrier se reposant ».

Puis vient une magnifique perspective, une longue route, encadrée de peupliers, une sorte de démonstration, géométrique, parfaite, où l’effet de fuite, entre dessin et lumière, est renforcé par les effets de gris, de blanc et de noir. En deux ou trois photos, immédiatement, vient à l’esprit que les images montrées seraient en parfaite résonance avec l’Art poétique de l’immense Boileau :

 

« Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;

Que le début, la fin, répondent au milieu ;

Que d’un art délicat les pièces assorties

N’y forment qu’un seul tout de diverses parties,

Que jamais du sujet le discours s’écartant

N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant. »

 

Et tout au long de cette exposition, je n’ai cessé d’y penser. Rigueur, précision, équilibre, exigence. Ce n’est pas une photographie, c’est une pensée qui s’applique, s’attache et détache. La photo est prise et non pas arrachée. Elle est offerte à la vue des regardeurs et non pas imposée, ni plaquée sur leurs rétines. Rien ici qui les chatouillent ou qui les violente. Tout est net et voulu.

 

La réalité, je la mets en forme et pas en boîte.

 

Ces premières photos étaient suivies d’un même esprit de fuite, rails… surmontés d’un texte écrit, rayonnant en perspective. Tout est voulu. Gérard Rondeau utilise une grammaire simple, faite de noirs et de blancs, équilibrés ou au contraire fortement déséquilibrés, au point que ses photos hésitent entre sculptures et discours. Dans ce dernier registre reconnaissons que les textes ne manquent pas et sont nombreux à venir enrichir les images. Ils viennent en montages oniriques. Poésie des mots posés sur des images poétiques. Pensées.

 

« La vie est probablement ronde » (Mais comme Gérard Rondeau est un lointain parent de Boileau, il n’ajoutera pas « comme une orange »). Cette seule phrase, posée sur une photo dit toute sa photo. On sait bien qu’il faut toujours s’interroger sur le contenu ou la nature documentaire de la photo. Cela a été dit plus haut. Les documents, dans les dossiers et dans les boîtes, la réalité dans la tête du photographe, dans son regard qui montre ce qui est à voir.

 

Cette photo d’un bronze, tête de philosophe sûrement, en buste, dont le crâne est troué et laisse à voir le ciel derrière et les nuages, est-elle un document ou une métaphore ? Les pensées envolées donnent à penser. Pire que Magritte parfois car cette photo pourrait s’intituler : « ceci est un penseur ».

 

Les photos issues d’un livre sur la première guerre mondiale, donnent à penser aussi, les unes, très classiques, des routes qui fuient vers l’horizon, les autres qui le sont moins : la fuite vers l’horizon zigzague ! Pour éviter les tirs de mortier ? Belle image qui, grise et sombre, évoque la mort à la poursuite de la vie et les pauvres ruses de cette dernière pour en réchapper. Le lacet que forme la route renvoie à l’image d’une faucille … ou d’une faux.

 

Bernard Rondeau est un photographe engagé dans la « photo augmentée ». Il l’enrichit à coups de montages et de surphotos. Opposant gargouilles et rats. Faisant surgir des nuages d’oiseaux dans le ciel de villes sereines.  Un homme, dans un rai de lumière et des lignes d’ombres, ruisseau éblouissant de clarté, un marcheur qui en suit la rive, vers où ? Peu importe. Peut-on dire d’un moment qu’il est étincelant ? Ici tout est contenu, retenu, concentré sur l’essentiel. Unité de temps, de lieu et d’action. Rondeau, décidément, est un classique !

 

Et un observateur de la mécanique de l’art ! Car, il y a de la manœuvre, de l’habileté, du savoir-faire dans l’art. Et davantage encore lorsqu’il s’agit de le montrer, de lui faire faire des tours, de musées en musées, d’expositions en expositions. Puis, pour le montrer, on emballe, pour un peu plus tard le déballer. Cela nous vaut de magnifiques scènes d’emballage, remballage, déballage où les œuvres qui ne sont pas encore livrées au regard de Duchamp, ressemblent à des objets plus ou moins lourds, plus ou moins fragiles ou petits ou grands ; on les couvre de plastique, on les protège de cadres de bois. On porte les représentations de la Cène comme on porterait le Saint Sacrement. Et cela vaut bien quelques photos. Les œuvres qui n’ont pas encore été mises en scène sont-elles communes et banales comme les divas qu’on n’a pas encore maquillées ? Ou sont-elles, après exposition, pareilles aux beautés dont le rimmel a coulé ? Jésus-Christ en croix est porté par des ouvriers attentifs à ce qu’il ne se décroche pas. Et les vierges sont dépaquetées par des transporteurs en gants blancs.

 

Et toujours la lumière sombre de la photo.

 

L’art du portrait a toujours hésité entre documents (pour l’édification des générations futures ou pour montrer à qui on doit allégeance) et fiction (montrer l’homme tel qu’il voudrait être ou tel qu’on voudrait le voir). Les portraits de Gérard Rondeau montrent des hommes et de femmes, parmi nous, et surtout parties prenantes de la vie de la culture. Mais aussi, il compose un extraordinaire Paul Bowles, entre linceul et robe monastique. Jaillissement de lumière, palette infinie de blancs, douceurs de quelques ombres convoquées pour que l’éblouissement soit parfait, pour que les traits du visage le dessinent avec la plus fine précision. S’ajoute à une belle collection, une photo d’anthologie : André Dhôtel, dont un œil est flouté et disparait, dont le visage est divisé entre lumière et ombre, photo « baconienne » et pied de nez aux flamands.

 

Magnifique exposition. Devrait-on dire que ce travail est dans la droite ligne d’une photo française ? D’un style « à la Française » ? Revenant sur cette exposition, rédigeant cette chronique, j’ai tout à coup pensé à ce propos tenu par Jean-Claude Casadesus lors d’une récente master-class à la salle Cortot : un musicien à qui on demandait de caractériser la musique française en trois mots, répondit « rien de trop ».

Exactement, ce qu’on peut dire de la photo de Gérard Rondeau.

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