Louis Soutter, le tremblement de la modernité.

 

 

 

 

 

 

Une exposition à la Maison Rouge,

jusqu'au 23 septembre. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un des atouts de cette belle exposition (mais à la Maison Rouge bien rares sont les expositions qui ne sont ni belles ni intéressantes) réside dans un petit livret qui présente Soutter, sa vie, son œuvre. Il faut le lire, l’essentiel y est. Comme il faut, pour le lire, aller visiter l’exposition, l’objet de cette critique sera d’inciter les regardeurs à y aller !!!


En résumé : Louis Soutter(1871-1942), citoyen Suisse, cousin de le Corbusier (Jeanneret dit le…) dont il recevra une aide pendant une dizaine d’années est un peintre-musicien de formation. Original, sûrement, compétent très certainement, suffisamment pour aller prendre la direction du département des beaux arts du Colorado College aux Etats-Unis, difficile à contrôler certainement car il fut mis en tutelle, pour prodigalité, par sa famille.  Il passera les vingt dernières années de sa vie dans un hospice pour personnes âgées et impécunieuses. Ce qui ne l’empêchera pas de peindre, de dessiner et d’enluminer. Mais, probablement, ce qui réduira sa capacité d’expression, car il n’avait qu’un accès fort chiche, à peintures, toiles et supports en général.  Cela ne l’empêchera pas de participer à la vie artistique de son temps et de vendre des œuvres par amis et admirateurs interposés, dont Giono, suisses, français, américains. Enfermé mais pas reclus, Soutter était un curieux personnage.


Il avait reçu une bonne formation de peinture et de dessin. Pourquoi insister sur ce point de sa biographie ? Parce que Louis Soutter est inclassable en tant qu’artiste. Plus exactement, à l’époque où il peint et dessine et là où il le fera essentiellement, dans son hospice, sa peinture pouvait être assimilée à celle névrotique de « fous » peignant instinctivement, œuvres surchargées sur des supports complètement recouvert de signes, hachures démentes, traits surajoutés, figures inquiétantes, corps distordus ou démembrés, silhouettes tout droit sorties d’un théâtre d’ombres chinoises délirant. De l’art Brut, par conséquent ?


Et pourtant, non ! Ce n’est pas de l’art brut. L’œuvre de Soutter ne débarque pas comme celle de fous, après leur mort. Il a été reconnu comme un artiste singulier et intéressant pendant une bonne partie de sa vie. Exposé comme un peintre-dessinateur à part entière, ceux qui ont acheté de ses œuvres n’y ont pas vu l’expression hallucinée d’un schizophrène, mais celle d’un artiste, proposant une vision, sa vision, et contribuant à enrichir nos modes d’interrogations du monde.


Contrairement à ce que laissent à penser le petit opuscule mentionné plus haut ou certains articles laudateurs sur l’œuvre du Suisse, une bonne part de son œuvre, parait inspirée très fortement par le travail très solide, très dur et novateur des graveurs belges, allemands et néerlandais dans les 30 premières années du XXème siècle . Certains de ses dessins, présentant des personnages, lourdement construits, sa période qu’on qualifie curieusement de maniériste, sont les frères de dessins et de gravures qu’on trouve chez Beckmann, Kirchner, Karl Schmidt etc… a-t-il été influencé à l’occasion de son passage à l’Académie des Beaux-arts de Bruxelles? Difficile de ne pas le penser. D’autant plus difficile, que répétons-le : Soutter n’est pas un autodidacte de la peinture, du dessin ou de la gravure. Il a une solide formation artistique, jusqu’à la musique qui lui permit pendant quelques années de gagner sa vie comme violoniste.


On peut s’étonner de la prolixité de certaines de ses œuvres, de l’occupation « obsessionnelle de l’espace, comme il est fréquent de le relever chez les peintres « fous » de l’art brut. On sent dans les commentaires à quel point les auteurs doivent se retenir pour ne pas conclure à une « parenté » avec ces artistes compulsifs, obsessionnels et spontanés. Il est vrai que ses travaux d’enluminures et d’illustration de livres, compositions qui ne sont pas nécessairement en harmonie ou en réplique avec les textes, donnent le sentiment d’accumulation de figures, de traits, d’entrelacs. Il est vrai qu’une bonne part de son travail graphique, à la plume ou au crayon, est d’une densité qui confine le fouillis ou l’obsession. Pourtant, si on regarde d’un peu plus loin, si on cherche des repères dans le travail des artistes du Nord, les gravures, les dessins, sont tous caractérisés par cette densité. Le travail de graveurs aussi fameux que Dürer sont marqués par ce besoin de dire, répéter, souligner, insister de mille façons qui les conduisent à ne pas laisser de place libre sur leurs feuilles. Si on se réfère à la technique même, une bonne part de la gravure sur cuivre  passe par l’accumulation de hachures, de traits, de coups de burin, pour créer les parties sombres et les distinguer des plus claires.


Cet artiste pas très suisse dans la gestion de son patrimoine était somme un artiste libre de toute contrainte, en harmonie avec certaines tendances de son temps et remarquablement inspiré par un esprit habité, un regard acéré, pour extraire les images que lui offrait le monde, pour dire et reproduire les objets et les couleurs soumis à un regard intérieur.

C’est un monde dur qu’il n’a pas cessé de représenter, en couleur, quand il en avait les moyens. C’est aussi un monde où la recherche de nouveaux moyens d’expression est permise. Il ne passe pas son temps à hésiter entre abstrait et figuratif. Pourtant, il donne aussi heureusement dans l’un et l’autre. Quand il couvrira ses feuillets de personnages peints avec les doigts, il atteindra un summum de son art. Je ne suis pas très convaincu par le « miracle » qui nous est dit de la démédiatisation du travail : on imagine les critiques s’écrier que « L’artiste jette ses pinceaux, sa palette, et trempant les doigts dans la peinture crée purement, de ses yeux, de sa tête, de ses doigts ».En vérité, je pense qu’il souffrait vraiment très fort de son arthrose des mains. Je pense qu’il a voulu continuer à peindre parce que s’exprimer était plus fort que tout.  Peindre avec les doigts était le moyen pour lui de faire un pied de nez à la douleur. Peu importe finalement, car, ces œuvres des derniers temps sont incroyablement jeunes.


Personnages tracés grossièrement qui, filiformes, s’entremêlent les uns dans les autres, qui jouent leur vie et en sont la caricature ; indifférenciés car, la violence qu’ils agissent et expriment est tout uniment violence et ne nécessite pas de subtilités de dessin. Lorsque la couleur s’impose, l’univers de la violence bascule vers l’ultra-violence. Concentrations de rouges et de jaunes. Visages qu’on croirait tracés au couteau, couleurs qu’on penserait étalées à coup de sabres. Peuples de sauvages qui occupent les feuillets et les renvoient à la nuit. Peuples nocturnes engagées en sarabandes noires. Rien de ce que fait alors Soutter n’a vraiment été fait. Il innove, il invente un nouveau langage et de nouveaux codes. Il découvre des terres inconnues et lui, le vieil homme qui s’éteint en 1942, à 70 ans, invente le mouvement Cobra qui ne sera, avec dix ans d’avance, tant de ses dessins semblent annoncer les œuvres de Karel Appel, Pierre Alechynski, Asger Jorn, Pierre Corneille, Jean Dubuffet, Lucebert, Constant.


Et s’il faut voir cette exposition, c’est à mon sens pour se rendre compte de l’extraordinaire précurseur que fut Soutter. Sa vision me donne à penser à un pont qui relie, les grandes traditions de la sévère et souvent violente gravure du nord de l’Europe et ces mouvements de dénonciation des guerres, des massacres et des totalitarismes, que sont les grands mouvements expressionnistes de l’avant-guerre puis Cobra de l’après-guerre. Soutter est tout simplement un éclaireur. Il a avancé toute sa vie, en quête de vérités qui n’étaient pas toujours bonnes à dire et moyens d’expression nouveaux pour les dire. Il a extrait de se réclusion et de sa solitude les images et les formes, qui plus tard seront les mots et la grammaire des cobras. 

 

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