Telemaque, la ligne claire

 

Telemaque

 

Galerie Louis Carré et cie

10, avenue Matignon 75008 Paris

Jusqu’au 19 octobre 2013

 

 

Télémaque, « la ligne claire dans le surréalisme »

 

 La ligne claire, c’est Hergé, c’est Tintin, mais aussi toute la bande (dessinée) des « Hergetiens » ou (« Hergeiens » je ne sais pas). Peu ou prou, on pourrait y ranger aussi d’autres belges. Magritte et Delvaux, par exemple. Alors, on dirait que « La ligne Claire » c’est belge. Télémaque n’est pas belge, c’est un « Français d’Haïti ».  Pourtant, la « Ligne Claire » est vraiment une caractéristique de son œuvre. L’exposition de la Galerie Louis Carré un retour sur son œuvre couvrant une période assez longue.  

 

Au fait, si Télémaque est un excellent représentant de la ligne claire, il est aussi un excellent représentant du Surréalisme, d’où le titre. Ne pas en conclure que les surréalistes sont des passionnés de la ligne claire. Surement pas. Bien souvent le surréalisme se déploie dans l’obscurité, les demi-tons, voire les moments nocturnes ou brumeux. Tanguy se retrouve dans des lueurs blafardes au sein de molles émolliences. Les dégoulinades d’objets à la Dali ne cachent pas leur nature avant transformation par le Maitre. Chirico n’échappe pas aux ombres même si elles dédoublent aléatoirement des personnages improbables.

 

Mais Télémaque n’est ni Delvaux, ni Magritte. Le seul peintre que je lui donnerais pour frère en surréalisme et en peinture est Joan Miro. L’un et l’autre sont aux frontières de la figuration. L’un et l’autre sont à deux pas du rire canulardesque et de la gaieté enfantine. Tous deux aiment affubler leurs œuvres de titre affabulateurs. Ils aiment les œuvres à clefs, très fermés pour le profane regardeur qui pourrait bien être un profanateur. Par-dessus tout, les deux artistes sont de peintres et des « plasticiens »  du charme et des formes habituelles changées en rêveries. On trouve des couteaux et des revolvers dans les œuvres de l’artiste … pour jouer comme dans le poème «et je jouais du couteau aussi». Il y a des rires d’enfants. « Oui, continua Zazie, je serai astronaute pour aller faire chier les Martiens ». Couleurs bonbons et douces-amères.  Des pavés aussi sous la plage ensoleillée. Et des crustacés.

 

 On en revient encore et toujours à cette phrase programme de Daniel Arrasse : «on n’y voit rien» et pourtant on voit bien qu’il y a quelque chose à voir, un tableau, une toile accrochée au mur et peut-être même un cadre dans lequel on a mis le tableau pour le mettre en valeur. Ça va peut-être valoir un jour de l’argent, cette peinture ! On n’y voit rien, sauf que c’est plein de couleur. Fraîche, pimpante, gaie. Il y a des peintres du noir, de l’ombre et du sombre. Télémaque ne connait par ces couleurs-là. On ne lui a pas appris probablement. Ce sont donc des jaunes, des bleus, des rouges et des verts… enfin, ce sont des couleurs comme on en trouve dans une boite de peinture. Celle qu’on aurait volontiers offerte à un enfant s’il avait manifesté quelque goût pour le coloriage. Ou qu’on aurait trouvé dans le grenier de Matisse avec les ciseaux pour le découpage.

 

 Alors, on verrait des couleurs… C’est de l’abstrait ? Ce sont, comme disent les sots, des « couleurs en un certain ordre assemblées » ? Ou posées dans le désordre et désassemblées ? Même pas ! Télémaque ne pose pas des couleurs les unes à côté des autres comme Poliakoff. S’il pose ses couleurs dans des formes, comme dans les livres de coloriage, s’il souligne les couleurs et les cantonne, c’est qu’il ne veut pas qu’elles débordent. Télémaque serait un homme d’ordre ? Je ne veux voir qu’une seule tête. Les couleurs sont priées de rester à leur place tant qu’on ne les aura pas invitées à se poser dans un endroit précis. Il ne peint pas comme DesgrandChamps avec des coulures partout. Les couleurs restent là où elles doivent être, dans leur box : pas comme chez Léger où elles prétendent vivre leur vie à elles. Donc, c’est clair, on ne voit pas des couleurs simplement. On voit des couleurs qui ont été mises dans des dessins et qui s’y tiennent.

 

Les dessins et les couleurs sont posés sans ombre, c’est-à-dire sans profondeur. Il n’y a pas de profondeur dans les tableaux de Télémaque. Tout est donné, comme sur une table. Par exemple la table de « caca soleil » où on a posé des pictogrammes tout autour et où il y a caca-boudin au milieu ? Jeu des enfants autour d’une dinette de figures (poulets, barbecue, jambon) découpées dans des feuilles de plastique et leurs rires autour de phrases sans sens ou dans le mauvais sens. Celui des gros mots. Avec de gros mots on ne fait pas de grosses phrases. On fait le sujet rigolo d’une conversation d’enfants autour d’une table de jeu.

 

 Il n’y a pas que les titres « caca » ! L’artiste n’hésite pas à convoquer le rêve. « L'étoile proche » !  Faite de grands à plat colorés qui se combinent mais ne se mélangent pas (Ligne claire oblige). L’équilibre des formes dit tout de leur volume, c’est pourquoi toute idée de relief doit être oubliée. Oublier le relief, nier les perspectives ? Les objets n’ont-ils pas de masse, une épaisseur, des dimensions ? Tout ceci est vrai. Pourtant, Télémaque a raison de nous dire qu’une Maison et tout son volume, toute son épaisseur peut être décomposée, souvenir de cubisme, ou  dépliée, souvenir d’origami, de papier à plier, à découper.

 

 S’il y a des objets, alors, il y a quelque chose à voir. Daniel Arasse avait tort. On voit bien un coffre-fort, d’où sort une lumière jaune puissante, on voit bien ici une torche, là un parapluie (Télémaque, comme Magritte, aime beaucoup les parapluies).On trouve aussi de la rosée.  Arasse n’avait pas totalement tort parce que ce qu’on voit n’est pas toujours clair (la ligne l’est cependant) et n’a bien souvent rien à voir avec ce qu’il veut montrer. Parce que Télémaque est comme Magritte et Miro, il donne des titres à ses œuvres. Il ne dit pas « forme 1 » ou « sans titre 2 » ou « couleurs 3 ». Il dit quelque chose qui est le titre. Il dit « Rosée » et, pour qu’on soit bien sûr de ce qu’il a dit, il inscrit « Rosée » dans le corps même du tableau sur la droite. Sur la gauche, il a écrit « feu ». On voit bien un parapluie et un caleçon. Le parapluie est mou comme les montres de Dali. A la fin, on ne sait pas très bien quand on lit le titre et quand on regarde le tableau s’il ne fallait pas faire l’inverse : regarder le tableau et ensuite lire le titre. Et si le tableau n’était pas là pour illustrer le titre ? A la réflexion cela n’a pas une grande importance.

 

Faut-il chercher quelque chose de censé dans des œuvres qui paraissent dépourvues de toute réflexion solide, claire, nette ? Ou bien ne s’agit-il que de formes gratuites, données à voir pour le simple plaisir de l’artiste ? « L’artiste s’amuse » entendrait-on clamer partout le palais ! Mais faut-il chercher quelque chose de censé dans les œuvres de Miro ? Qu’y a-t-il de censé dans celles de Pollock ? Et Dubuffet dans ses texturologies ? Et même qu’y a-t-il de censé dans la peinture ? L’artiste n’est-il pas un excité qui s’imagine être compétent en « visible » ?

 

 On a dit de Télémaque qu’il avait mis beaucoup de son histoire personnelle dans ses peintures et ses « objets ». Je ne connais pas son histoire personnelle. Dans 30 ans, son histoire personnelle sera encore moins connue ou bien confinée dans des gros livres sur « la vie et l’œuvre » : de la naphtaline en pire. Dans 30 ans, j’en suis convaincu, ses œuvres seront là avec leurs titres impossibles, leurs à-plats colorés, leurs formes sans sens ; elles continueront leur travail : interroger les « regardeurs ». 

 

 

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