Tatiana Trouvé: Ce dont nous sommes tissus

 

J’ai cherché… reprenons par le commencement. C’est à Genève. Un lieu étrangement vide. En fait, un lieu où il y a beaucoup de place, des pièces immenses, des escaliers, des empilements de bâtiments comme on empilerait des cubes, les uns sur les autres et au bout du compte, cube sur cube, cela ferait des constructions, du bâti, des espaces enfermés dans des contenants, peut-être un assemblage de containers en attente de contenus. Ça, à Genève, c’est le MAMCO. Ce musée tient plus du « lieu » que de l’espace Muséal. C’est un espace aussi. Un volume. Une série de volumes empilés sur les autres…

Dans un musée on expose. Souvent c’est accroché aux murs, ça descend des cimaises. Ou bien c’est posé. Parce que c’est trop lourd pour qu’on l’accroche à un mur ou parce que c’est une statue, disons un objet qui a trois dimensions affirmées. Pour bien voir, il faut tourner autour. Quand on réfléchit un peu on s’aperçoit que dans un film tout bouge sauf le spectateur, dans une sculpture, rien ne bouge sauf le regardeur. Ici, au MAMCO, c’est un peu partout. Accroché aux murs, pendu au plafond, posé par terre, flottant dans l’air, à l’envers, à l’endroit, recto et verso…

 

Tout ce discours pour ne pas parler ? Tout ce discours pour dire l’ambiance d’une découverte. Et pour dire aussi la difficulté d’en dire quelque chose. C’est le propre de ce qui est neuf, nouveau : ça n’existait pas, ça vient d’exister, ce n’était pas au programme et ça vient de s’y inscrire. Vous ne vous y attendiez pas et c’est là contre toute attente. Ça y est, je viens de recommencer à tourner autour de la question ou de la réponse ! Le plus simple : pour rompre cette enfilade de mots qui se forment en abîmes, donner un nom. Dévoiler ce qu’on tient scellé faute d’avoir tous les mots, ceux qu’on utilise d’habitude, auxquels on est habitué… Tatiana Trouvé.

C’est d’elle que je veux parler. D’abord, parce que j’ai commencé à déambuler dans le MAMCO, par le haut (moins fatiguant car ensuite, il n’y a plus qu’à descendre), j’ai été confronté à des trucs étranges, puis en descendant à d’autres puis, les œuvres se multipliant, les techniques aussi j’ai été frappé d’une extraordinaire cohérence de pensée, de création et de réalisation. Qu’il s’agisse de peintures, d’installations, de maquettes, d’objets installés, de tuyaux de cuivre imposant leur simplicité de formes et de matières, de fils électriques pareils à des méduses, de connections informatiques comme des nids de guêpes, tout ce qu’on rencontre, exposé, pendu, accroché, posé, parle d’une seule voix.

 

Tatiana Trouvé, je ne la connaissais pas. Elle m’apparait dans des maquettes, des installations, sortes de préparations pour une implantation de bureaux en « open ». Variations sur le thème de l’implantation, sur le thème du modulaire, variation à partir du même. Comme une fugue en musique où reviennent sans cesse les mêmes notes, les mêmes phrases musicales. Ici ce ne sont pas des sons purs ou puissants, mais des contreplaqués, des boîtes en forme de bureaux, de morceaux de cartons pour faire les séparations entre les espaces, les volumesou les boîtes de travail. C’est ici que la rêverie sur cette étrange construction qu’est le MAMCO prend son sens. Comment penser les installations de Tatiana Trouvé sans l’espace qu’elles occupent et les volumes qu’elles bouleversent ? Espaces de vie de bureau ou bureaux où la vie s’espace, si dissout et s’absorbe.

En général, on dit que ce sont de fils que les draps, les toiles, les tapis sont tissus. Ici, on prend des libertés avec ce qu’on dit en général. Les œuvres de Tatiana Trouvé trouvent leur centre de gravité dans ces vides qui emplissent des volumes : les espaces vides d’occupants ont-ils été vidés des employés qui en faisaient partie. Pas de présence humaine dans ces « modules » mais des maquettes, installations grandeur nature, représentations des nouveaux lieux de production d’où l’homme est absent parce qu’il ne serait plus nécessaire ?

 

L’homme, pour lequel ces bureaux-modules sont faits, les aurait désertés ? Ou bien de ces espaces et objets nous serions tissus (infinitif : tistre), d’où nous finirions par ré-émerger ? Nous serions changés en occupants par nature après qu’avoir été occupants par destination. D’où nous finissons par disparaître. Ou bien, nous finissons transmutés. Les chaises, les bureaux, les ordinateurs, les cloisons pourraient bien être nous. Nous-mêmes, nos jambes, nos corps, nos têtes et pour bien séparer tout ceci de l’extérieur, pour définir notre intérieur, nos peaux-cloison.

Les vrais occupants de ces lieux seraient les matériaux qui forment œuvres, séparément des œuvres qu’ils composent. Ce sont des tubes de cuivre, courbés, cassés, pliés. Ce sont aussi des fils électriques qui se nouent en araignées, en nœuds sinistres. Ce sont des constructions légères, entrelacs en trois dimensions de de gaines noires éclairées des néons qu’elles alimentent. Des fils tiennent les espaces informés et éclairés et joignent dans les modules, les caméras, les écrans, les néons, les ordinateurs. Veines métaphoriques des corps métaphoriques que sont les open-space en maquettes ou en installations. Du sang noir circulerait dans ces veines noires. Et si ces fils étaient des flux ou le tracé de fluides ?

Les tableaux, œuvres peintes, collages ou dessins dépeignent la réalité celle des modules, des installations et de leurs composants. Quand ils les schématisent, ils sont dessins d’architecture pour replacer les espaces dans un champ visuel d’utilisateur ou plus sûrement de visiteur. Ils dévoilent l’espace en le réinstallant dans une structure en perspective, rendant à l’espace représenté sa re-présentation « classique » c’est-à-dire, selon les canons en usage depuis un demi-millénaire. Ils rendent au regard ses droits à voir sans complications acquis depuis si longtemps pour présenter à nouveau, sous une forme familière, les fils, les tubes, le cuivre, les néons, les espaces de travail et les meubles. Ils renvoient aux maquettes, aux installations.

L’œuvre de Tatiana Trouvé privilégie la représentation en noir et blanc, comme la photographie « à l’ancienne » ou comme des esquisses d’architecture, avant qu’on ait apposé des touches de gaité et de bonheur. Il y a un peu de couleur, le vert « bureau », le « bleu » openspace, sont utilisés pour donner tout leur potentiel de vie de Bureau aux installations et aux maquettes. Pourtant, ce serait injuste de dire que le travail de Tatiana Trouvé est sombre et sinistre. Ici, la couleur n’est pas nécessaire, les entreprises ne s’amusent pas à « Kandinskiser » ou à « Mondrianiser » les lieux de travail. Ici, dans ces re-présentations, mettre de la couleur serait un contre-sens, au mieux une distraction. Le mieux qu’il faut éviter. Le beau qui n’a pas sa place, car ces œuvres viennent à peine d’être pensées.

L’exposition au MAMCO s’achève le 31 juillet. Etre attentif aux futures expositions et ne pas les rater !!!

 

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